
Cet article s’inscrit dans la foulée de l’exposition Traces et ancrages du Québec maritime déployée à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale jusqu’en février 2027. Elle connaît également une version en ligne, ainsi qu’une forme itinérante, qui accompagne l’exposition sur Pierre Fortin pour un long voyage, prenant une première résidence au Musée de la Gaspésie.
Traces et ancrages du Québec maritime puise dans les collections de la Bibliothèque et présente la place du Saint-Laurent dans l’histoire du Québec. L’exposition aborde le développement du Québec maritime, avec des documents qui montrent les rencontres, la croissance de la navigation, de l’industrie, des pêcheries, des connaissances du territoire et de la protection des écosystèmes du Saint-Laurent, et ce, jusqu’à la fin du XXe siècle.
Il ressort des recherches sur la conception de l’exposition que le béluga (longtemps appelé « marsouin blanc ») traverse toute cette histoire. Le béluga a en effet intéressé les populations côtières, les parlementaires et les chercheurs, au gré de ses tendances populationnelles. En prolongement de l’exposition et de la brochure qui l’accompagne, cet article offre une brève histoire de notre relation à ce mammifère marin.
Simon Mayer
Service de l’information
Avertissement : certaines images illustrant cet article pourraient heurter la sensibilité de certaines personnes.

Espace d’exposition de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, janvier 2026.
Photo : Simon Mayer
Histoires anciennes
La présence du béluga dans les eaux du Saint-Laurent serait bien ancienne, comme son exploitation par les populations humaines occupant le territoire. Des fouilles archéologiques ont dévoilé des traces de consommation alimentaire du béluga à l’Île Verte par des Autochtones, bien avant l’arrivée des Européens[1]. Dans un récit de voyage, Jacques Cartier observe en 1535 l’exploitation de cet animal, qu’il désigne par le terme « adhothuys » en décrivant une pêcherie autochtone près de l’Île aux Coudres :
Le lendemain matin feismes voylle, & appareillasmes pour passer oultre, & eusmes congnoissance d’une sorte de poissons, desquelz il n’est memoire d’homme avoir veu n’y ouy: Les dictz poissons sont aussi gros comme marsouyns sans avoir aucun estre, & sont assez faictz par le corps & teste de la facon d’ung levrier, aussi blancs que neige, sans avoir aucune tache: & en y a fort grand nombre dedans la dicte riviere qui vivent entre la mer & l’eaue doulce: Les gens du pais les nomment Adhothuys: & nous ont dict qu’ilz sont fors bons à menger, & nous ont affirmé n’y en avoir en tout le dict fleuve qu’en cet endroit[2].
On attribue aujourd’hui ce mot à la langue iroquoienne. Les Français le nommeront plutôt marsouin blanc, tandis que le nom béluga, emprunté à la langue russe, ne sera adopté qu’au cours du XXe siècle. Le mammifère marin est très présent dans les eaux russes, car il peuple l’espace circumpolaire (soit les eaux arctiques de l’Alaska, du Canada, du Groenland, de la Norvège et de la Russie). Isolée de celle de l’Arctique, la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent a la particularité d’être la plus méridionale du globe[3].
Vers 1700, des entrepreneurs tentent d’établir à Rivière-Ouelle la première industrie de pêche au marsouin dans la colonie. Les bêtes sont piégées à la descente de la marée dans des fascines de branchages entre la grève et les îles de Kamouraska. On en apprécie les cuirs et le gras, fondu en huile. Cette dernière est transportée pour une bonne part en Europe, alors que les peaux gagnent les tanneries de Québec. Les activités de cette pêche s’étendent sur les deux rives de l’estuaire et connaissent leur apogée vers 1720, avant un déclin des prises, conséquence de cet engouement[4]. L’exploitation s’est maintenue ensuite à petite échelle, notamment à l’île aux Coudres, Rivière-Ouelle et Sainte-Anne-de-la-Pocatière, présentant un revenu d’appoint pour certains habitants côtiers.
L’intérêt pour une exploitation accrue du marsouin blanc renaît au milieu du XIXᵉ siècle, notamment grâce aux travaux de Charles Têtu, de Rivière-Ouelle, qui contribue à perfectionner les techniques de tannage. Ses cuirs sont présentés aux expositions universelles de Londres (1851) et de Paris (1855), où les souliers et les bottes de marsouin blanc canadiens attirent particulièrement l’attention[5]. À Québec, durant ces années, est mis au point un cuir dont l’utilisation permet le polissage des plaques de daguerréotype, l’un des appareils précurseurs de la photographie[6].
La « guerre au marsouin »
Plusieurs indices suggèrent que les populations de bélugas étaient abondantes au XIXe siècle, notamment au regard des observations répétées et des récriminations formulées sur plusieurs décennies, attribuant à l’animal la responsabilité des périodes de disette[7]. Les doléances des pêcheurs persisteront et, au cours des années 1920, les mauvaises saisons de pêche à la morue et au saumon sont attribuées à une présence accrue de bélugas dans l’estuaire et le golfe. Des élus provinciaux prennent alors fait et cause pour les populations côtières, dans un épisode parfois qualifié de « guerre au marsouin ».
Le 16 janvier 1929, le ministre de la Colonisation, des Mines et des Pêcheries dans le cabinet Taschereau, Joseph-Édouard Perrault, attribue les difficultés des pêcheurs de la Côte-Nord au « fléau des marsouins » :
La situation est devenue critique pour les pêcheurs de la Côte-Nord, à cause du fléau des marsouins dont le nombre se chiffre à environ 150,000 dans les bancs de morue sur la côte. Ces derniers mangent de 50 à 100 livres de poisson par jour et font des dégâts extraordinaires. Le printemps dernier, la situation a été sérieuse en certains endroits et les pêcheurs n’ont même pas pu prendre assez de poisson pour nourrir leur famille[8].
Le 4 mars 1929, le ministre Perrault promet, pour combattre la « plaie des marsouins », un octroi de $100 à tout pêcheur « qui se construira une barge assez grosse et solide afin d’aller faire la pêche plus au loin, aux endroits non fréquentés par les marsouins[9] ». Une prime à l’abattage viendra plus tard, mais déjà, l’année 1929 sera plutôt rocambolesque, à commencer par la prise colossale d’une centaine de bélugas le seul jour du 21 mai par la famille Lizotte de Rivière-Ouelle.

21 mai 1929.
Archives de la Côte-du-Sud et du Collège Sainte-Anne-de-la-Pocatière
Arrive ensuite un autre épisode qui peut étonner et choquer aujourd’hui. Depuis quelques années, des échos de l’est du Québec apparaissent dans les journaux québécois proposant le bombardement des bancs de marsouins comme solution pour en réduire la population[10]. À l’été 1929, le gouvernement retient les services d’aviateurs volontaires pour réaliser de funestes activités de largage de bombes sur des bancs de bélugas au large de la Côte-Nord[11]. Il fournit aussi des armes et des munitions à des chasseurs qui réaliseront des assauts nautiques sur ces bêtes.

Le Devoir, 15 août 1929, p. 6.
Collection des microformes, Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec
Le 28 janvier 1930, le ministre Hector Laferté, successeur de Perrault à la Colonisation, aux Mines et aux Pêcheries, réfère en Chambre à ces événements par ces dires :
Nous avons armé 230 pêcheurs avec des carabines et nous leur avons fourni les munitions nécessaires pour faire la chasse et effrayer les marsouins. Ces bêtes s’effraient de rien. Nous avons utilisé aussi le moyen des bombes jetées du haut des avions pour détruire les marsouins. Résultat: après quatre ou cinq jours de chasse, la pêche est devenue meilleure qu’avant[12].
La « guerre au marsouin » se prolonge dans les années 1930, durant lesquelles un système de primes à l’abattage est mis en place. La chasse, menée principalement au large de la Côte-Nord, s’effectue alors à l’aide de fusils et de harpons. De 1932 à 1938 inclusivement, 2 233 primes furent offertes par le gouvernement[13].
Développements de la recherche
Parallèlement, la recherche sur les écosystèmes marins se développe au Québec, avec notamment la création en 1931, à l’initiative de la Société Provancher et de l’Université Laval, de la Station biologique du Saint-Laurent à Trois-Pistoles[14]. En 1937, le biologiste Georges Préfontaine se voit confier un mandat qui mènera à la réalisation d’une étude pionnière sur le saumon atlantique[15]. En 1938, le Département des Pêcheries confie à Vadim Vladykov, biologiste ichtyologue d’origine ukrainienne, la responsabilité d’un programme de recherche consacré au béluga. Ses travaux vont décrire les caractéristiques biologiques, les distributions populationnelles saisonnières ainsi que le régime alimentaire de l’espèce. Le chercheur conclut que les fluctuations populationnelles des proies du cétacé, notamment de la morue, relèvent principalement de facteurs naturels, en particulier des variations de la température des eaux à l’ouest de la côte du Groenland. S’appuyant sur une étude danoise, il avance que la période comprise entre 1925 et 1930 s’est caractérisée par des conditions climatiques particulièrement favorables à la morue au large de cette côte, tandis que des milliers de bélugas auraient été contraints de migrer vers le golfe du Saint-Laurent. Par ailleurs, les recherches menées par Vladykov n’ont pas permis de confirmer les allégations attribuant au mammifère une ingestion significative des espèces ciblées par la pêche commerciale[16].

Vadim-D. Vladykov, Études sur les mammifères aquatiques. III, Chasse, biologie et valeur économique du marsouin blanc ou béluga (Delphinapterus leucas) du fleuve et du golfe Saint-Laurent, Québec, Département des pêcheries, 1944.
Collection des publications gouvernementales, Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec
Pour la suite des choses : la protection
La chasse se maintient modestement au fil des décennies suivantes, alors que les prises se font rares. Au début des années 1960, les cinéastes Pierre Perrault et Michel Brault entreprennent une démarche à la fois ethnographique et poétique qui permet de révéler à un plus grand nombre cette pratique en voie de disparition, dans ce qui deviendra un chef-d’œuvre du cinéma direct québécois, Pour la suite du monde (1962). On estime aujourd’hui que la population du béluga, qui comptait entre 5 000 et 10 000 individus au XIXᵉ siècle, a chuté sous le seuil du millier dans les années 1970, menant chercheurs et acteurs de la société civile à tirer la sonnette d’alarme[17]. Le Canada interdit d’ailleurs par règlement la chasse du béluga en 1979[18].
Au cours des années 1980, on pointe du doigt les substances toxiques liées aux activités humaines, ainsi que les perturbations causées par le transport maritime comme causes du déclin du béluga. L’espèce devient un symbole fort, charismatique, de la sauvegarde des écosystèmes et suscite de l’intérêt pour le tourisme d’observation, autre source de stress pour l’animal[19]. Après une grande mobilisation de groupes régionaux et de chercheurs, les gouvernements du Québec et du Canada signent en 1990 une entente qui mènera à la création du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. Le parc sera dédié à la protection des écosystèmes marins, notamment les mammifères marins, en premier lieu le béluga. La création du parc marin est officialisée par des lois miroirs du Québec et du Canada, qui respectent leur champ respectif de compétences[20]. Au début du XXIᵉ siècle, la recherche sur le béluga se poursuit et de nouvelles hypothèses sont avancées pour expliquer les variations populationnelles de l’espèce, investiguant le rôle des perturbations environnementales et les causes des problèmes de natalité[21]. Après avoir été estimée à un millier à la fin de la première décennie, la population estuarienne aurait augmenté par la suite pour se stabiliser autour de 1850 individus depuis quelques années[22]. Cette croissance est principalement attribuée à un taux de survie plus élevé chez les adultes, possiblement dû à une diminution des taux de cancer liés à l’amoindrissement de l’exposition aux contaminants[23]. Devenu emblématique, l’animal est par ailleurs régulièrement intégré aux évaluations entourant les projets de développement industriel maritime. Demeurant ainsi un sujet à la fois scientifique, politique et d’actualité, et témoignant de l’importance que l’on apporte aujourd’hui à sa conservation.
- Étienne Mailhot, 2000 ans d’occupation préhistorique sur l’Ile Verte : les traditions céramiques, l’organisation de la technologie lithique et les réseaux d’interactions au Sylvicole moyen, mémoire de maîtrise, Montréal, Université de Montréal, 2016, p. 46-47. [retour]
- Jacques Cartier, Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le capitaine Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres, Paris, Librairie Tross, 1863, p. 12. [retour]
- Béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent, Gouvernement du Québec. (page consultée le 24 avril 2026) [retour]
- Alain Laberge, « État, entrepreneurs, habitants et monopole : le « privilège » de la pêche au marsouin dans le Bas Saint-Laurent 1700-1730 », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 37, no 4, 1984, p. 543-556. [retour]
- Joseph-Charles Taché, William Edmond Logan, Thomas Sterry Hunt et autres, Canada at the Universal Exhibition of 1855, Toronto, John Lovell, 1856, p. 167. [retour]
- « Nos premiers grands de la photo », Perspectives, 30 mai 1981, p. 3. [retour]
- Randall R. Reeves et Edward Mitchell, Historique des prises et population initiale des bélugas (Delphinapterus leucas) dans l’estuaire et le golfe du Saint‑Laurent, est du Canada, Ottawa, Pêches et Océans Canada, 1988, p. 33-38. [retour]
- « Adresse en réponse au discours du trône », Débats de l’Assemblée législative, 17e législature, 2e session, vol. 1, 16 janvier 1929. [retour]
- « Comité des subsides », Débats de l’Assemblée législative, 17e législature, 2e session, vol. 2, 4 mars 1929. [retour]
- « Une population de 1,700 pêcheurs est menacée par la famine sur la Côte-Nord », La Presse, 25 juillet 1927, p. 21. [retour]
- « Le marsouin est un cétacé très difficile à détruire », La Presse, 16 novembre 1929, p. 39. [retour]
- « Comité des subsides », Débats de l’Assemblée législative, 17e législature, 3e session, vol. 1, 28 janvier 1930, p. 222. [retour]
- Vadim-D. Vladykov, Études sur les mammifères aquatiques. III, Chasse, biologie et valeur économique du marsouin blanc ou béluga (Delphinapterus leucas) du fleuve et du golfe Saint-Laurent, Québec, Département des pêcheries, 1944, p. 148. [retour]
- Joseph Risi, « La station biologique du Saint-Laurent », Le Canada-français, vol. 19, no 8, avril 1932, p. 614-623. [retour]
- Luc Chartrand, Raymond Duchesne et Yves Gingras, Histoire des sciences au Québec : de la Nouvelle-France à nos jours, Montréal, Boréal, 2002, p. 346-348. [retour]
- Vadim-D. Vladykov, Études sur les mammifères aquatiques. IV, Nourriture du marsouin blanc ou béluga (Delphinapterus leucas) du fleuve Saint-Laurent, Québec, Département des pêcheries, 1946, p. 103-116. [retour]
- Comité sur la situation des espèces en péril au Canada, Béluga (Delphinapterus leucas) de l’estuaire du Saint-Laurent : évaluation et rapport de situation du COSEPAC, Ottawa, Environnement et du Changement climatique, 2014. (page consultée le 24 avril 2026) [retour]
- « Règlement sur la protection du bélouga – Modification », Gazette du Canada, Partie II, vol. 113, no 4, 28 février 1979, p. 738. [retour]
- Nadia Ménard, Manuela Conversano et Samuel Turgeon, « La protection des habitats de la population de bélugas (Delphinapterus leucas) du Saint-Laurent : bilan et considérations sur les besoins de conservation », Le Naturaliste canadien, vol. 142, no 2, été 2018, p. 80-105. [retour]
- Bernard Maltais et Émilien Pelletier, « Le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent : création et gestion participative inédite au Canada », Le Naturaliste canadien, vol. 142, no 2, 2018, p. 4-17; Alexandre Shields, « Québec et Ottawa tardent à agrandir le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent », Le Devoir, 19 mai 2026. [retour]
- Nadia Ménard, Manuela Conversano et Samuel Turgeon, op. cit. [retour]
- Béluga, population de l’estuaire du Saint-Laurent, Gouvernement du Québec. (page consultée le 24 avril 2026) [retour]
- M. Tim Tinker, Arnaud Mosnier, Anne P. St-Pierre et autres, Modèle de population intégrée des bélugas (Delphinapterus leucas) de l’estuaire du Saint-Laurent, Ottawa, Pêches et Océans Canada, 2023/047, 2024, p. 24-28. [retour]