Retour sur le colloque L’Agir citoyen 

Le 29 janvier 2026 se tenait le colloque L’Agir citoyen, organisé par la Bibliothèque de l’Assemblée nationale aux salles Pauline-Marois et Marie-Claire-Kirkland de l’hôtel du Parlement. L’événement a réuni plus d’une centaine de participantes et de participants d’horizons divers. Avec la collaboration de la Chaire de recherche en histoire contemporaine du Québec, une douzaine d’intervenantes et d’intervenants issus des milieux de la recherche, de l’enseignement et de l’action communautaire ont présenté des communications portant sur différentes facettes de l’engagement citoyen. Des perspectives variées et enrichissantes qui ont permis de faire le point sur un aspect clé de la vie démocratique.  

Meggie Sue Cadrin 
Service de la recherche 

Cette journée s’inscrit dans la continuité d’un premier colloque, tenu en janvier 2025, qui s’intéressait au concept de citoyenneté et à ses conditions d’exercice. Les interventions et les échanges de cette deuxième édition ont abordé l’histoire des mobilisations et, plus largement, de l’action collective, des archives qui en émanent ainsi que le rôle joué par les mouvements sociaux dans la défense des droits de la personne. Dans la foulée des discussions amorcées l’an dernier, le concept d’engagement citoyen, envisagé dans sa dimension conceptuelle, a également permis d’en questionner la définition, au-delà de la figure traditionnelle du citoyen ou de la citoyenne. Dans son sens juridique, la citoyenneté renvoie au statut conféré par l’État, soit celui de membre de plein droit d’une collectivité politique. Or, cette définition ne rend pas compte des personnes qui, sans posséder ce statut, déploient des pratiques citoyennes par leurs mobilisations et leurs prises de parole publiques. Dans cette perspective, les présentations ont déplacé l’attention du statut vers la pratique, en s’intéressant aux formes concrètes de participation à la vie collective, au-delà de la sphère institutionnelle. Elles ont également mis en lumière les obstacles et les conditions susceptibles de favoriser ou de freiner la participation citoyenne, une question qui est demeurée au cœur des échanges tout au long de la journée. 

Repenser l’imaginaire politique : l’action citoyenne au-delà du vote  

La journée a commencé avec la conférence d’ouverture de Pascale Dufour, professeure titulaire au département de science politique de l’Université de Montréal. Spécialiste de l’action collective et des mouvements sociaux dans les démocraties représentatives, elle a proposé une réflexion sur l’engagement citoyen au-delà de la pratique du vote.  

Pascale Dufour.
Toutes les photos du colloque : Collection Assemblée nationale du Québec, photographe : Mathieu Landry

Afin d’établir un vocabulaire commun, la conférencière a présenté l’action politique en définissant les principales formes de démocratie, soit la démocratie électorale, la démocratie de protestation, la démocratie sociale et la démocratie participative. Elle a également dégagé deux grandes logiques : d’une part, les formes d’engagement codifiées et, d’autre part, les mobilisations dites conflictuelles, menées en dehors des institutions. 

Cette dernière dynamique, comprise notamment à travers les mouvements sociaux, se caractérise par une organisation décentralisée, plus ou moins coordonnée, et traversée par une certaine hétérogénéité, sans adhésion formelle. Un mouvement social ne se réduit pas à un groupe particulier, mais repose sur l’articulation de groupes, d’individus et de réseaux. En s’appuyant sur plusieurs exemples, tels que les manifestations, le boycott, l’occupation ou encore diverses pratiques alternatives, Pascale Dufour a montré que les modes d’action circulent et se transforment. Malgré les difficultés liées à l’analyse de leur portée réelle, elle souligne l’importance de s’intéresser aux mobilisations contemporaines, encore peu étudiées, particulièrement dans le contexte québécois. Pourtant, celles-ci jouent un rôle déterminant pour les transformations sociales et politiques. Elle a conclu sa présentation en soulignant l’importance d’une action politique exercée en dehors du cadre institutionnel des démocraties libérales. 

Situer l’engagement et les revendications sociales  

Deux panels ont ensuite été proposés en parallèle : l’un axé sur l’engagement dans divers lieux et territoires, et l’autre consacré à une réflexion sur les droits de la personne et les mouvements sociaux.  

La première séance a commencé avec la présentation de Mathieu Houle‑Courcelles, analyste au Service de la recherche de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale. Celui‑ci a exposé le projet de recherche « Devant le Parlement » : l’Assemblée nationale comme lieu d’engagement citoyen, qui vise à mieux comprendre l’histoire des manifestations et des rassemblements tenus aux abords des édifices parlementaires à Québec du 19ᵉ siècle à aujourd’hui. Il a d’abord décrit les différentes étapes de conception du projet, puis les retombées potentielles pour la communauté de la recherche. À travers quelques exemples tirés d’une base de données, il a montré comment le Parlement s’est imposé comme un lieu de convergence des mobilisations citoyennes, dont la nature s’est naturellement transformée au fil du temps.  

Laurence Simard-Gagnon, professeure en travail social à l’Université du Québec à Rimouski, a ensuite présenté une communication intitulée « Vivre et lutter contre la pauvreté à différentes échelles en milieu rural ». Elle a souligné la réalité particulière vécue à l’extérieur des grands centres urbains, où l’éloignement et la rareté des ressources accentuent les obstacles auxquels les personnes en situation de pauvreté doivent faire face. La dispersion des services et une offre locale restreinte viennent renforcer ces difficultés, faisant de la mobilité un enjeu central. Elle a également expliqué que ces défis deviennent des leviers d’engagement collectif, renforçant l’importance de l’action sociale et communautaire à différentes échelles. 

Laurence Simard-Gagnon.

Le panel sur les droits de la personne et les mouvements sociaux a commencé par la présentation de Benoit Marsan, chargé de cours au département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal et au département de relations industrielles de l’Université du Québec en Outaouais. Il a notamment montré que les mouvements sociaux jouent un rôle central dans la construction et la redéfinition de la citoyenneté au sein de la société libérale québécoise. À travers l’exemple des sans-travail des années 1930, il a mis en lumière les contradictions entre droits individuels et collectifs ainsi que les tensions entre démocratie et capitalisme, qui ont façonné l’évolution des droits de la personne.  

Benoît Marsan.

Martin Petitclerc, professeur au département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal et directeur du Centre d’histoire des régulations sociales, a ensuite expliqué que, au fil de l’histoire du Québec, l’agir syndical et l’agir citoyen étaient étroitement liés. Tous deux reposaient sur la liberté fondamentale de s’organiser pour défendre des intérêts collectifs et contribuer au bien commun. Avec la législation moderne du travail adoptée au cours des années 1940, le droit de grève a toutefois été encadré et réservé aux syndicats dits accrédités. Cette transformation a réduit l’agentivité collective et instauré une séparation progressive entre action syndicale et citoyenne, ce qui a eu des effets sur la portée transformatrice des mouvements collectifs.  

Martin Petitclerc.

Véronique Laflamme, organisatrice communautaire au Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), a clôturé le panel en présentant le rôle essentiel de l’action communautaire autonome et des groupes de défense collective des droits, qui offrent aux citoyennes et aux citoyens des espaces pour se mobiliser collectivement et défendre leurs droits fondamentaux. Ces groupes permettent aux personnes souvent exclues de se faire entendre, de comprendre les enjeux qui les touchent et de transformer des actions locales en changements à l’échelle nationale, tout en offrant un espace d’apprentissage, de participation sociale et de production de connaissances pour renforcer le pouvoir d’agir collectif.  

Véronique Laflamme.

De la mémoire engagée aux enjeux contemporains de citoyenneté 

En après-midi, deux autres panels étaient présentés, l’un portant sur les liens entre mémoire et archives, l’autre examinant les nouvelles formes d’engagement face aux enjeux émergents.  

Le panel intitulé « De la mémoire aux archives » a commencé avec la présentation d’Emilia Castro, figure importante du militantisme féministe au Québec. Membre fondatrice de la Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes, elle a contribué à la création du réseau des services de garde sans but lucratif en plus de jouer un rôle clé dans la mise en place d’un tout premier syndicat dans ces milieux de travail. Lorsqu’elle arrive au Québec en décembre 1975 en provenance du Chili comme réfugiée politique, elle fait la rencontre de Lorraine Guay, autre figure emblématique du mouvement féministe québécois. Leur engagement commun, notamment au sein de la Fédération des femmes du Québec, les amène à collaborer à plusieurs initiatives militantes. Cette expérience partagée constitue d’ailleurs l’un des points de départ de la communication d’Emilia Castro, intitulée « Lorraine Guay : féministe d’ici et d’ailleurs », qui met en lumière la contribution déterminante de cette figure engagée. En retraçant un récit marqué par une solidarité déployée tant à l’échelle nationale qu’internationale, sa présentation a illustré de façon concrète ce que l’on entend par l’agir citoyen, particulièrement en lien avec les mouvements sociaux mobilisés au service des luttes féministes et environnementales.  

Cette séance s’est ensuite poursuivie avec Marie-Laurence Raby, doctorante en histoire à l’Université Laval, qui s’intéresse, entre autres, aux mouvements d’autosanté féministe au Québec, et qui a présenté une communication intitulée « Des corps aux archives : l’héritage subversif des centres de santé des femmes ». Partant de la prémisse que l’archivage des luttes féministes peut se révéler fragmentaire à plusieurs égards, notamment en termes de fonds « constitués », cette présentation a offert une réflexion méthodologique qui invite les chercheuses et les chercheurs à explorer les zones d’ombre qui demeurent. En s’appuyant sur la documentation produite par les centres de santé des femmes, elle montre que celles et ceux qui s’y penchent peuvent y voir, entre autres, un espace subversif où se déploient des pratiques alternatives en matière de santé sexuelle et reproductive.  

Ce panel s’est terminé avec Simon-Olivier Gagnon, doctorant en archivistique à l’Université Laval, qui a présenté la figure de l’archiviste ad hoc. Il la définit comme une personne qui assume des responsabilités comparables à celles d’un archiviste, mais dans un cadre non professionnel ou amateur. En présentant des exemples, notamment un discours prononcé lors des manifestations du Printemps érable de 2012 ainsi que des documents visuels issus du mouvement « Réclame ta rue », actif à Québec entre 2000 et 2010, il démontre comment cette pratique archivistique amateure constitue une forme d’agir citoyen qui contribue à la préservation de la mémoire collective. Cette présentation s’est conclue par une réflexion sur les défis qu’entraîne la pratique de l’archiviste ad hoc, notamment en ce qui concerne la stabilisation et la pérennisation des documents constitués.

Marie-Laurence Raby, Émilia Castro et Simon-Olivier Gagnon.

Le bédéiste, documentariste et journaliste Martin PM a lancé le panel consacré aux différentes formes d’engagement face aux enjeux contemporains. Il a souligné le rôle central des citoyennes et des citoyens dans la protection de la biodiversité, illustrant, à l’aide d’exemples concrets, comment leur engagement peut réellement faire la différence. Il a rappelé que la pression populaire a des effets tangibles sur la prise de décision politique. En se référant à ses expériences professionnelles, il a expliqué que les mobilisations citoyennes peuvent non seulement influencer les élus, mais aussi les fonctionnaires, les journalistes et l’ensemble de l’écosystème institutionnel. Même lorsque les changements tardent à se concrétiser, ces actions peuvent néanmoins ouvrir la voie à des transformations durables.  

Martin PM.

Laurence Bherer, professeure titulaire au département de science politique de l’Université de Montréal, a présenté une communication intitulée « La démocratie du faire : jardiner les espaces mal-aimés, sauvegarder les aliments jetés, prendre soin de la nature ». Elle a abordé la notion de participation informelle, c’est-à-dire des actions peu ou faiblement organisées, menées en dehors des institutions politiques et des organisations communautaires. Cette participation informelle se traduit par des actions menées individuellement ou en petits groupes pour concrétiser les changements souhaités dans la société. Dans son projet de recherche sur le glanage urbain et le jardinage dans les espaces publics, elle souligne que l’action politique peut parfois se déployer dans des lieux et sous des formes inédites, qui ne sont pas toujours visibles.  

Laurence Bherer.

La troisième intervenante, Marie-Ève Carignan, professeure titulaire au département de communication de l’Université de Sherbrooke et cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents, a exploré l’enjeu de l’activisme politique sur les réseaux sociaux. Elle a montré comment les algorithmes influencent nos comportements et nos interactions en ligne, favorisant parfois la mésinformation, la désinformation ou le contenu malveillant. Elle a ensuite expliqué que ces dynamiques peuvent favoriser le conspirationnisme et entraîner des répercussions aux niveaux individuel, communautaire et sociétal. 

Marie-Eve Carignan.

La journée s’est conclue par une plénière au cours de laquelle les animateurs et animatrices des panels ont présenté un résumé des communications. Les personnes participantes ont également été invitées à partager leurs impressions sur la journée.  

Conclusion  

Le colloque a mis en évidence la diversité des formes d’engagement présentes dans l’espace public, qu’il s’agisse d’initiatives citoyennes émergentes ou de mobilisations plus structurées. Les communications ont montré que l’action collective, la préservation des archives et les mouvements sociaux demeurent des leviers essentiels pour défendre les droits et favoriser la participation à la vie démocratique. Enfin, cette journée a confirmé la pertinence de créer des ponts entre les milieux de la recherche, de l’enseignement et de l’action communautaire afin de mieux comprendre ces dynamiques et d’en renforcer la portée.  

Le comité organisateur du colloque: Pierre Skilling, Marie-Hélène Gagnon et Mathieu Houle-Courcelles.