Retour sur le colloque Penser la citoyenneté  

Le 23 janvier 2025 se tenait le colloque Penser la citoyenneté, organisé par la Bibliothèque de l’Assemblée nationale à la salle Pauline-Marois de l’hôtel du Parlement. Neuf intervenantes et intervenants provenant des milieux de la recherche et de l’action communautaire y ont échangé avec près de 75 participantes et participants. Ces personnes, issues aussi bien de la fonction publique que du secteur de l’éducation, du domaine associatif et d’organismes à but non lucratif, ont été invitées à poser des questions et à partager leurs commentaires à la suite des conférences données par les spécialistes. Cette journée fut l’occasion d’un dialogue riche et stimulant autour de l’idée de citoyenneté et de ses conditions d’exercice, de même que sur les questions de la socialisation politique et de l’éducation à la citoyenneté. Le colloque a fait ressortir les tensions qu’impliquent ces notions dans nos démocraties contemporaines.  

Rose Bolduc 
Service de la recherche

La citoyenneté est un concept essentiel et central qui régit les discussions autour de questions sociales, politiques et juridiques depuis la Grèce antique jusqu’à aujourd’hui. Parfois mal compris, difficile à interpréter, objet de luttes et de revendications dont les contours se sont modifiés au cours de l’histoire, le concept de citoyenneté a le plus grand besoin d’être clarifié à une époque où les questions migratoires, d’égalité entre les genres et de réconciliation avec les peuples autochtones sont au cœur des préoccupations publiques. C’est à cet exercice d’éclaircissement que se sont prêtés les intervenantes et les intervenants au cours de la journée.

Jocelyn Maclure, professeur de philosophie à l’Université McGill et titulaire de la Chaire Jarislowsky sur la nature humaine et la technologie, a lancé la journée en proposant une réflexion sur la délibération démocratique à l’ère du numérique, qui tend à confiner les citoyennes et les citoyens dans des communautés fermées. À sa suite, Ariane Godbout, doctorante en histoire à l’Université du Québec à Montréal, Geneviève Motard, professeure de droit à l’Université Laval, Diane Lamoureux, professeure émérite de science politique à l’Université Laval, et Maxim Fortin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), ont respectivement abordé les thèmes de l’évolution du concept de citoyenneté à l’époque moderne, du rapport complexe des peuples autochtones à la citoyenneté, de l’histoire de l’exclusion des femmes du statut de citoyen et des obstacles à l’exercice de la citoyenneté.

En après-midi, la conférence de la politologue Valérie-Anne Mahéo, professeure de science politique à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires, a posé les jalons théoriques de l’éducation à la citoyenneté et témoigné de ses difficultés contemporaines, mettant ainsi la table pour un panel portant sur des réalisations pratiques d’éducation à la citoyenneté. Andréanne Lebrun, professeure en sciences de l’éducation à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, a livré le fruit de ses recherches sur l’éducation politique des élèves du secondaire au Québec de 1956 à 1982. Dominique Forget, codirectrice du Carrefour de solidarité internationale de l’Estrie, a apporté une perspective internationale à la question de la citoyenneté en présentant diverses activités d’éducation offertes par son organisation. Pour clore la journée, le coordonnateur du Regroupement d’éducation populaire en action communautaire des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches, Vania Wright-Larin, a mis en lumière des moyens concrets d’intégrer au sein des activités de participation citoyenne des individus qui en sont traditionnellement exclus.

Tout au long de la journée, un certain nombre de thèmes et de questions sont naturellement apparus comme des fils directeurs liant entre elles les différentes contributions et se sont révélés des éléments indispensables à la réflexion contemporaine sur le concept de citoyenneté.

Le colloque Penser la citoyenneté, organisé par la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, se déroulait à la salle Pauline-Marois de l’hôtel du Parlement.

Un concept polysémique

Dès la première intervention de la journée, Jocelyn Maclure a fait remarquer qu’il existe deux dimensions à la citoyenneté démocratique, qui ne s’articulent pas toujours bien entre elles : on peut traiter la citoyenneté comme un statut juridique ou comme un ensemble de pratiques actives. Dans le premier cas, la citoyenne ou le citoyen est un individu qui répond à un certain nombre de critères objectifs qui varient selon les époques – âge, statut de propriétaire, naissance sur un territoire donné, etc. Dans le second, la citoyenneté est garantie par l’accomplissement répété de certaines activités politiques comme le vote lors de l’élection, la prise de parole lors de discussions publiques, la manifestation, la signature de pétitions ou encore la participation à des commissions parlementaires. Ces deux dimensions de la citoyenneté ne s’incluent pas nécessairement mutuellement, et il semble qu’il en soit ainsi à toute époque. Déjà au quatrième siècle av. J.-C., Aristote écrivait, s’opposant à ses contemporains et à la tradition, que la citoyenneté ne devait pas être caractérisée par la naissance de parents citoyens ou la possession de terres, mais par la faculté d’un individu à « participer au pouvoir délibératif ou judiciaire[1]». Dans sa conférence, Jocelyn Maclure a proposé une réflexion sur les menaces qui guettent l’exécution de ces pouvoirs citoyens à une époque où le débat public se déroule en partie sur les médias sociaux. D’après ce dernier, la pratique délibérative constitue un idéal régulateur pour les démocraties contemporaines. L’espace public et les institutions devraient favoriser l’échange et la saine confrontation des vues dans le processus de prise de décisions. Or, de nos jours, la démultiplication des chambres d’écho nuit à la santé du débat et au bon exercice du pouvoir délibératif citoyen.

Dans son exposé, Ariane Godbout a fait remarquer qu’à l’époque moderne (15e-18e siècles) en Europe, au moment où les bourgeois qui possédaient le statut de citoyen se sont vu retirer la majorité de leur pouvoir local au profit d’une centralisation étatique, la citoyenneté n’est pas disparue pour autant. Au contraire, Jean Bodin, penseur influent du 17e siècle, écrivait en 1629 que la citoyenneté n’est pas dépendante du statut de bourgeois, mais que le véritable citoyen est celui qui se soumet au prince en échange de sa protection[2]. Autrement dit est un citoyen qui agit conformément aux exigences de ce rôle.

Aujourd’hui encore, comme l’a souligné Maxim Fortin, il existe une tension entre la possession du statut de citoyen et l’exercice effectif de la citoyenneté. En effet, les contraintes structurelles liées à la participation politique entrent souvent en conflit, notamment, avec la réalité socioéconomique de plusieurs citoyennes et citoyens. C’est d’ailleurs dans le but de pallier cet écart entre la volonté de favoriser la participation citoyenne et les contraintes imposées par les structures en place que le Regroupement d’éducation populaire en action communautaire, auquel appartient Vania Wright-Larin, met en œuvre des moyens d’encourager l’autonomie politique de ses membres.

Inclusion et exclusion

En plus d’être un ensemble de pratiques, la citoyenneté exprime l’appartenance juridique d’un individu à un groupe donné. Son histoire est déterminée par un ensemble de processus d’inclusion et d’exclusion. Au fil du temps, plusieurs groupes et individus se sont vu refuser l’intégration au système de droits et de devoirs que suppose la citoyenneté. Même si nous observons aujourd’hui une tendance à privilégier la dimension active de la citoyenneté, il ne faut pas pour autant négliger la question de l’exclusion de certains groupes au statut de citoyen, car cette dernière limite les possibilités de participation active à la vie publique et a une incidence sociale et juridique majeure sur les individus à qui l’on refuse la citoyenneté. C’est ce qu’ont fait remarquer Geneviève Motard et Diane Lamoureux.

Dans sa présentation, Geneviève Motard a rappelé que la pleine citoyenneté a longtemps été refusée aux individus appartenant aux peuples autochtones qui, jusqu’en 1969 au Québec, devaient renoncer au droit de vote lorsqu’ils se prévalaient du statut d’Indien[3]. Pour sa part, Diane Lamoureux a montré que l’exclusion passée des femmes au statut de citoyennes a encore des impacts sur l’état de leur inclusion actuelle, qui n’est qu’imparfaite, la qualifiant ainsi d’« inclusion subalterne ». Cette expression qualifie aussi le niveau d’intégration des Autochtones, des jeunes et des immigrants, qui doivent tous s’insérer dans une sphère politique qui n’a pas été pensée pour eux, ce qui fait en sorte que même si l’inclusion leur est accordée en droit, elle n’est jamais complète ni adaptée à leur réalité.

Parlant des femmes, Diane Lamoureux a noté entre autres que, en raison de leur exclusion originelle de la sphère publique, leur parole ne revêt pas la même légitimité que celles des hommes. Cette remarque s’applique à d’autres groupes historiquement retranchés hors de la citoyenneté. De ce fait, il est impératif de ne jamais perdre de vue l’interaction entre les deux acceptions du terme « citoyenneté » : de même que le simple statut de citoyen n’est pas garant d’une participation effective à l’activité citoyenne, une citoyenneté pleine et active est impensable pour les groupes à qui l’on refuse le statut de citoyen en droit.

Entre autonomie et autorité

Si les diverses initiatives d’éducation présentées par les intervenantes et les intervenants paraissent favoriser de manière concrète et prometteuse la formation de citoyennes et de citoyens responsables, informés, engagés et actifs dans leurs communautés politiques, une tension traverse, malgré tout, la question de l’éducation à la citoyenneté. En effet, la volonté de rendre les jeunes et les moins jeunes plus autonomes et critiques semble difficilement compatible avec les rapports d’autorité présents dans le système éducatif.

Ainsi, Valérie-Anne Mahéo a noté que, dans certaines écoles où son équipe a organisé des activités d’éducation à la citoyenneté lors de l’élection générale de 2018 au Québec, des membres de la direction et du personnel enseignant ont fait preuve de réticence à l’idée que des élèves entreprennent de faire valoir leurs opinions par l’intermédiaire, par exemple, de pétitions au sein des établissements d’enseignement. Andréanne Lebrun a également éclairé la tension entre les volontés d’émanciper et de conformer les élèves des écoles secondaires du Québec de la période 1956-1982. Elle a fait remarquer que les élèves, qui s’étaient prévalus d’organes de presse étudiants autonomes dans les années 1960, ont été déçus et se sont sentis contraints par la structuration de leurs activités par des animateurs de la vie étudiante dans les années 1970.

Les activités proposées par le Regroupement d’éducation populaire en action communautaire des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches, présentées par Vania Wright-Larin, visent précisément à éviter l’ingérence de figures d’autorité dans le processus d’éducation. Le Regroupement favorise les pratiques « bottom-up » et l’échange horizontal entre ses membres : les besoins, opinions et situations de chacun sont pris en compte, les objectifs et les solutions sont fixés par les individus directement concernés.

En dernière analyse, ce qui émane des diverses interventions, c’est la notion d’« empowerment », qui n’a pas d’équivalent direct en français [4].Le but de l’éducation à la citoyenneté est de donner davantage de pouvoir aux individus afin qu’ils se sentent habilités à agir sur leurs communautés politiques. Il s’agit, dans chaque situation, de déterminer quelle proportion d’autonomie et de contraintes doit régir chaque activité éducative en fonction de ses destinataires.

Cette journée, dont l’objectif principal était de créer un espace de discussion libre et ouvert entre des chercheuses et des chercheurs du milieu universitaire, des personnes issues du secteur communautaire, des professionnels de l’éducation, des membres du personnel de l’Assemblée nationale et des citoyennes et citoyens d’horizons divers, s’est révélée un franc succès. Si les échanges n’ont pas permis de résoudre les difficultés liées au thème complexe de la citoyenneté, ils ont eu le mérite de clarifier certaines questions et de faire ressortir des problèmes auxquels toute réflexion contemporaine sur l’idée de citoyenneté doit se confronter.


  1. Aristote, Les politiques, traduction par P. Pellegrin, Paris, GF Flammarion, 2015, 1275 b 20. [retour]
  2. Jean Bodin, Les Six livres de la République, Genève, Estienne Gamonet, 1629, livre I, chapitre VI, p. 93. [retour]
  3. En vertu de la Loi sur les Indiens, le terme « Indien » renvoie aux personnes des Premières Nations qui ont droit à l’inscription au statut. Cependant, ce mot, considéré par plusieurs Autochtones comme étant ancré dans une histoire colonialiste et raciste, est désuet. [retour]
  4. À ce sujet, voir « autonomisation », Grand dictionnaire terminologique, Office québécois de la langue française, 2025. [retour]