Les archives d’en bas à l’Assemblée nationale : à la découverte du quotidien des Québécoises et des Québécois

Ce texte explore la notion d’« archives d’en bas » et leur rôle dans l’histoire de communautés oubliées ou minoritaires, ou encore de la vie quotidienne, en complément des archives institutionnelles dominantes. Il souligne l’importance de l’histoire orale et d’une approche plus inclusive des archives pour mieux représenter la société. L’article vous fera découvrir une sélection de documents qui rendent compte du quotidien et des revendications de la population québécoise à différentes époques. Ces documents, conservés à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, illustrent des aspects de l’histoire du Québec liés aux femmes, à la vie des gens ordinaires et aux luttes sociales et politiques.

Geneviève Falardeau
Équipe des archives et de la gestion documentaire

Pendant longtemps, les archives ne rendaient compte que du parcours des riches et des puissants de la société. C’est ce que dénonçait en 1970 l’historien Howard Zinn, alors professeur de science politique à l’Université de Boston, lors du 34e congrès annuel de la Society of American Archivists. Le professeur Zinn « [a] appelé les archivistes à collecter et préserver des documents et à enregistrer des expériences documentant des vies ordinaires en plus des vies exceptionnelles – les classes « inférieures » aussi bien que les classes dominantes, par exemple les femmes comme les hommes », rapporte The American Archivist[1]. Zinn faisait ainsi référence à un nouveau mouvement : celui de « l’histoire par en bas » (history from the bottom up). Ce courant s’intéresse à l’histoire du quotidien des gens ordinaires, de la classe ouvrière, des femmes, à l’histoire des Noirs, ou encore au militantisme. Cette approche sociale de l’histoire a vu le jour dans la deuxième moitié du 20e siècle[2]. Elle permet de raconter une autre histoire ou de révéler de nouvelles facettes d’un récit. Les archives sont une mine d’or pour la recherche, mais elles se font plus rares lorsqu’il est temps d’écrire l’histoire par le bas. L’histoire orale, popularisée dans les années 1960[3], mais qui existait bien avant, peut combler certains silences causés par l’absence de preuves documentaires. Une fois cette oralité perdue, quelles sources subsistent pour les chercheurs?

Les archives d’en bas, qui vont de pair avec l’histoire par en bas, sont un terme issu d’une pensée archivistique de plus en plus étudiée. L’approche des archives d’en bas sensibilise les archivistes à l’importance de toutes les couches sociales pendant les processus d’évaluation et de tri. Cette pratique favorise la représentativité de groupes ou de communautés marginalisés dans les archives.

Qu’en est-il des archives d’en bas à l’Assemblée nationale?

Les archives conservées à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale sont majoritairement composées de documents provenant de différentes directions administratives, de travaux en chambre et en commission parlementaire ainsi que de fonds d’archives témoignant des activités politiques d’anciens députés. L’Équipe des archives et de la gestion documentaire a pour mission d’assurer la gestion des documents parlementaires, institutionnels et administratifs. À cela s’ajoutent la conservation des objets patrimoniaux et l’acquisition de fonds d’archives et de collections privés. Même si ce corpus documentaire semble bien loin de la vie quotidienne de la population, nous découvrons dans ces collections des archives d’en bas. Les documents déposés pendant les séances en chambre ou en commission sont publics et portent sur une large variété de sujets[4]. Ces documents, qui sont entre autres des rapports, des mémoires ou des pétitions, permettent de prendre le pouls de la société québécoise sur certains sujets à des moments précis de l’histoire du Québec.

Les documents mis en avant dans cet article proviennent du fonds institutionnel et des fonds et collections privés de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale. Ces pièces d’archives sont présentées sous trois aspects étudiés par l’histoire par en bas : les femmes, la vie quotidienne et les revendications sociales et politiques.

Les archives des femmes

Les femmes sont généralement peu représentées dans les archives. Cependant, en explorant nos collections, nous repérons des documents rappelant la présence des femmes dans diverses fonctions.

Ainsi, parmi les dossiers de rapports annuels d’institutions littéraires, de charité et des hôpitaux se trouvent des documents relatifs à des institutions gérées par des femmes, par exemple la Salle d’Asile de Chambly. Le terme « salle d’asile » désigne au 19e siècle des services de garde, soit de lointains ancêtres, en quelque sorte, de nos centres de la petite enfance. Dans le rapport de la Salle d’Asile de Chambly pour l’année 1883, on apprend qu’elle a été fondée par la Sœur St-Charles, sœur de la Charité de l’Hôpital général de Montréal, qu’elle est sous la direction d’une sœur supérieure et que deux religieuses et deux filles composent le corps enseignant. Une section du rapport est consacrée à la description sommaire de l’instruction qui y est offerte.

Rapport de la Salle d’Asile de Chambly pour l’année 1883 adressé à l’Honorable trésorier de la Province de Québec.
Fonds Assemblée nationale du Québec. 258320.

Un deuxième document d’archives témoignant de la vie des femmes est la Paie-liste des femmes de journée employées par le Sergent d’Armes, du 10 avril 1886 au 17 avril 1886. Cette pièce d’archives offre une perspective sur la place des femmes sur le marché du travail à la fin du 19e siècle. On peut aussi constater qu’il y a des prénoms francophones et anglophones, et également que des veuves[5] sont embauchées. Les registres des salaires du début du 20e siècle mentionnent aussi la présence des femmes au Parlement. Elles travaillent à titre de femmes de journée, ou de femmes de peine, toutes responsables du lavage et du nettoyage.

Paie-liste des femmes de journée employées par le Sergent d’Armes
du 10 avril 1886 au 17 avril 1886 pour l’installation de l’hôtel du Parlement.
Fonds Assemblée nationale du Québec. 230447.

Fondé en 1893, le Montreal Council of Women (Conseil des femmes de Montréal) est l’une des premières organisations féministes au Québec. En 1894, la présidente de cette association vouée à l’avancement des droits des femmes, Julia Drummond (Grace Julia Parker Drummond) adresse une lettre à Louis-Philippe Pelletier, député conservateur et secrétaire de la province. Cette lettre, à laquelle elle joint la pétition reproduite ci-dessous, revendique l’accès des femmes aux postes d’inspectrices dans les établissements industriels où des femmes sont employées. Également impliquée dans la lutte pour le suffrage féminin, Lady Drummond a aussi mené des actions pour le bien-être des enfants, en plus de s’engager auprès de la Croix-Rouge canadienne pendant la Première Guerre mondiale.

Correspondance entre le Conseil national des femmes, section de Montréal, et le gouvernement, au sujet de la nomination d’inspecteurs féminins des établissements.
Fonds Assemblée nationale du Québec. 258757.

D’autres pétitions présentes dans les archives montrent l’implication des femmes, dans le mouvement pour le suffrage féminin notamment.

Le 9 février 1922, une délégation d’environ 500 femmes, dont Julia Drummond est d’ailleurs l’une des porte-parole, se rend au parlement de Québec afin d’attirer l’attention du gouvernement de Louis-Alexandre Taschereau sur la cause du suffrage féminin. Ces militantes provenant de différents milieux unissent leurs efforts pour que les Québécoises obtiennent le droit de voter aux élections provinciales et de s’y présenter comme candidates. Pendant cette période, de nombreuses pétitions circulent sur le suffrage féminin, certaines en faveur, d’autres contre. La présence de lettres écrites par différentes associations de femmes vient enrichir la compréhension des revendications. On trouve des lettres de la Fédération des femmes canadiennes-françaises, de l’Association des femmes d’affaires de Montréal, du Club libéral des femmes de Montréal, de la Ligue des femmes catholiques du Canada et du Conseil local des femmes de la section de Montréal.

Lots de pétitions pour et contre le suffrage féminin.
Fonds Assemblée nationale du Québec. 281463.

Dans un passé plus récent, aux référendums de 1980 et de 1995, des associations composées de femmes voient le jour, notamment Les Québécoises pour le Oui et Les Québécoises pour le Non. Ces associations distribuaient du matériel promotionnel et organisaient des sessions d’information.

Les archives de la vie quotidienne des Québécoises et des Québécois

Les fonds d’archives sont remplis d’indices sur la vie des gens. Les exemples ci-dessous montrent quelques aspects du quotidien des marchands et des ouvriers, ainsi que de la pratique de certains loisirs.

Une série de dossiers provenant des archives institutionnelles témoigne des relations commerciales et des diverses dépenses de l’Assemblée. Ces documents brossent un portrait de la vie ouvrière et marchande de la ville de Québec. Des reçus et des factures révèlent des transactions de l’Assemblée législative. Il est possible d’associer des noms à des métiers ou des produits vendus à des commerces. Ici, on redécouvre monsieur Turgeon, charretier, et Marc Lessard, cocher. Là, une liste de services rendus à l’Assemblée législative par Mercier et Cie, imprimeurs et libraires-éditeurs.

Fonds Assemblée nationale du Québec. 230447.
Fonds Assemblée nationale du Québec. 231297.
Fonds Assemblée nationale du Québec. 230446.

De la fin août au début de septembre 1887, Honoré Mercier, premier ministre du Québec, entreprend un voyage au Lac-Saint-Jean pour l’inauguration du chemin de fer qui relie la ville de Québec et cette région. Cette excursion est également l’occasion de prendre quelques clichés des ouvriers du chemin de fer ainsi que de pêcheurs et de plaisanciers.

Voyage d’Honoré Mercier au Lac Saint-Jean – 1887
Fonds Assemblée nationale du Québec. 317395.

Le 11 septembre 1916, à l’occasion de la construction du pont de Québec, une foule se rassemble sur les berges du fleuve Saint-Laurent pour observer les bateaux et les ouvriers à l’œuvre. Malheureusement, la travée centrale du pont s’effondre quelques instants plus tard, emportant treize personnes avec elle.

Fonds Lucien Lemieux. Assemblée nationale du Québec. 14706.

Les deux photographies ci-dessous proviennent du fonds Gérard Fortin. Ce dernier a occupé plusieurs emplois, dont celui de marin dans la marine marchande pendant la Deuxième Guerre mondiale, avant de se faire connaître comme organisateur syndical. Des photographies de son fonds d’archives témoignent de son passage sur ces navires et de la vie quotidienne à bord.

La voix des citoyennes et des citoyens dans les archives

Les pétitions et les mémoires peuvent refléter les enjeux sociétaux d’une époque. Les revendications s’expriment aussi sous la forme de matériel politique, de journaux ou de manifestations.

Ci-dessous, un extrait d’un dossier déposé en chambre concernant les difficultés survenues dans l’établissement des limites du village de Saint-Jérôme, dans les Laurentides, le 21 février 1899. On peut y lire : « Protestations des contribuables de la paroisse de St. Jérome, qui se trouvent lésés par la séparation actuelle du village. Nous soussignés tous cultivateurs de la paroisse de St. Jérome, protestons et avons toujours protestés [sic] contre la division du village tel que constitué par le gouvernement actuel. »

Les collections contiennent aussi des documents en lien avec les mouvements de défense des ouvriers. On peut voir ci-dessous le premier tirage du journal La lutte ouvrière, organe officiel de la ligue socialiste ouvrière, le 15 novembre 1964, l’année même de sa fondation.

Collection Richard G. Gervais. Assemblée nationale du Québec. 593332.

La présence des regroupements d’étudiantes et d’étudiants dans les archives témoigne de leur implication politique. Ci-dessous, une affiche du Mouvement Étudiant pour le Oui (MÉOUI) au référendum de 1980.

 Fonds Jean-Pierre Charbonneau. Assemblée nationale du Québec. 27067.

En juin 1969, la sécurité d’emploi fait sortir des travailleurs de l’industrie de la construction dans la rue. Les grévistes manifestent devant le parlement protégé par un corps policier. 

Manifestation devant le parlement, juin 1969.
Collection Assemblée nationale du Québec, Photo moderne enrg. 729425.

En février 2022, le parlement de Québec, comme le parlement d’Ottawa et d’autres assemblées législatives au Canada, devient le lieu de rencontre du « Convoi de la liberté », mouvement antigouvernemental s’opposant aux décisions en matière de santé et de sécurité publiques lors de la pandémie de la COVID-19.

Fin de la manifestation, 6 février 2022
Collection Assemblée nationale du Québec. 1284082.

En conclusion, ces archives d’en bas témoignent de l’expérience vécue par les classes populaires dans la sphère publique comme dans la sphère privée. Le fait que l’Assemblée nationale détienne de telles archives n’est pas si surprenant puisqu’elle est l’élément central de la démocratie au Québec. C’est dans l’essence même de la mission de l’Assemblée nationale que nous pouvons comprendre la présence de ces documents. Elle est le lieu de débats, d’échanges et de revendications. C’est l’institution où sont étudiés et votés les projets de loi.

Ses activités d’acquisition d’archives issues de donations privées sur l’histoire politique du Québec enrichissent le patrimoine documentaire institutionnel, ce qui fait de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale un lieu privilégié pour la recherche. C’est aussi grâce à des personnes qui ont su reconnaître l’intérêt de ces archives au fil du temps qu’il nous est possible aujourd’hui d’en prendre connaissance. Le rôle de l’archiviste devient de plus en plus actif : il n’est plus un simple gardien des archives, mais bien un acteur essentiel dans l’évaluation, la conservation et la diffusion de ce patrimoine.


  1. Citation originale complète: « [Professor Zinn] denounced those scholars who by their silence and professed neutrality « buttress the existing social order and values » of society and called for archivists to collect and preserve papers and to tape record experiences documenting ordinary lives in addition to those of the exceptional – the « lower » classes as well as the prominent, for example, women as well as men. » David J. Degaldo, « The 34th Annual Meeting of the Society of American Archivists », The American Archivist, 34(1), 1971, p. 45. [retour]
  2. James R. Barrett, History from bottom up and the inside out: ethnicity, race, and identity in working-class history, Duke University Press, 2017; J. Wagner Webster, « Filling the gaps : oral histories and underdocumented populations in The American Archivist, 1938-2011 », The American Archivist, 79(2), automne-hiver 2016, p. 254-282. [retour]
  3. J. Wagner Webster, ibid. [retour]
  4. Signalons que la Bibliothèque de l’Assemblée nationale démarrera sous peu un projet de numérisation de l`ensemble des documents déposés depuis 1867. [retour]
  5. Les veuves présentes dans la liste sont identifiées par l’abréviation « Vve » devant leur nom. [retour]