Sylvia Daoust, discrète pionnière de la sculpture au Québec

En 1969, près d’un siècle après l’ouverture du chantier de construction de l’hôtel du Parlement de Québec, les dernières niches vacantes de la façade de l’édifice conçu par Eugène-Étienne Taché accueillaient leurs statues. Parmi ces bronzes se trouve celui du missionnaire Nicolas Viel, œuvre de Sylvia Daoust, seule femme à avoir contribué à ce frontispice.

Décédée en 2004 à l’âge de 102 ans, Sylvia Daoust fut la première femme à pratiquer professionnellement la sculpture au Québec. Son itinéraire créatif couvre plus de trois quarts de siècle. Reconnue pour sa contribution majeure à l’art religieux, elle a également signé des monuments publics à Édouard Montpetit et au frère Marie-Victorin, deux grandes figures intellectuelles de la première moitié du 20e siècle québécois.

Pierre Skilling
Service de la recherche

Née à Montréal le 24 mai 1902, Sylvia Daoust étudie le dessin et le modelage dès 1915 à l’École des arts et manufactures. En 1922, une loi adoptée à l’unanimité à l’Assemblée législative crée les écoles des beaux-arts de Québec et de Montréal, à l’initiative d’Athanase David, secrétaire de la Province dans le gouvernement de Louis-Alexandre Taschereau. L’école de Québec ouvre ses portes la même année. Celle de Montréal, un an plus tard : Daoust joint la première cohorte et y étudie jusqu’en 1928. Paul-Émile Borduas et Jean-Paul Lemieux font également partie des étudiants de l’école de Montréal dans les années 1920.

L’école des beaux-arts de Montréal,
rue Saint-Urbain, en 1924.
Archives Université du Québec à Montréal, Fonds d’archives de l’École des beaux-arts de Montréal, 5P-420/1 F1-6
Photo : Rice, Montréal
Sylvia Daoust, vers 1930.
Collection du Musée national des beaux-arts du Québec,
Fonds Sylvia Daoust (P3)

La jeune diplômée reçoit ex aequo en 1929 le premier prix de sculpture au concours interprovincial du gouverneur général Lord Willingdon. La même année, le gouvernement de la Province de Québec lui octroie une bourse d’études qui la mènera en France. Elle y fait la connaissance d’Henri Charlier, sculpteur, peintre, poète et musicien grégorianiste qui exercera une influence majeure sur son travail. Au Québec, c’est la rencontre du bénédictin Dom Bellot, ami de Charlier et architecte de l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, qui est décisive pour la suite de la carrière de Sylvia Daoust.

De retour d’Europe, elle enseigne le modelage, le dessin, l’anatomie et la sculpture sur bois à l’École des Beaux-Arts de Québec, de 1930 à 1943. Elle devient ainsi la première femme – avec Irène Sénécal (1901-1978) – à enseigner dans les écoles des beaux-arts au Québec[1]. L’établissement est situé sur la rue Saint-Joachim, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste (le bâtiment est aujourd’hui disparu). Avec les peintres Jean-Paul Lemieux et Madeleine Desrosiers-Lemieux, la graveuse Simone Hudon, la dessinatrice Arlène Généreux et le caricaturiste Robert La Palme, toutes et tous des collègues, elle fréquente un studio de la rue Sainte-Geneviève, lieu d’échanges enrichissants entre peintres, sculpteurs, architectes[2]

Sylvia Daoust, Autoportrait, 1930.
Collection du Musée national des beaux-arts du Québec
© Succession Sylvia Daoust
Photo : MNBAQ, Idra Labrie
L’École des beaux-arts de Québec,
rue Saint-Joachim, 1933-1934.
Collection du Musée national des beaux-arts du Québec
Photo : Thaddée Lebel

En 1937, les six camarades jouent dans La vie d’Émile Lazo, un film satirique muet d’une douzaine de minutes réalisé par leur confrère Omer Parent (qu’on peut visionner ici). Le titre renvoie à The Life of Emile Zola de William Dieterle, une production des studios Warner Bros. sortie la même année et interdite au Québec par la censure provinciale. Parent tourne son film dans les rues de Québec avec une des nouvelles caméras Eastman 8 mm, en plein hiver. Ce court-métrage raconte la vie d’un diplômé de l’École des Beaux-Arts, incarné par Robert La Palme, aussi auteur du scénario. Dégoûté par la médiocrité culturelle de ses contemporains, ce jeune peintre, qui voudrait vivre de l’art moderne, « [doit] se résoudre comme les autres à produire des œuvres pompiers pour les notables et les bien-pensants[3] ». Ce film, en plus d’offrir une critique mordante de la société à l’ère du premier gouvernement Duplessis[4], pourrait être le plus ancien film de fiction québécois encore accessible.

Sylvia Daoust, Simone Hudon, 1933.
Collection du Musée national des beaux-arts du Québec
© Succession Sylvia Daoust
Photo : MNBAQ, Idra Labrie
Sylvia Daoust, Robert La Palme, 1940.
Collection du Musée national des beaux-arts du Québec
© Succession Sylvia Daoust
Photo : MNBAQ, Denis Legendre

En 1943, Daoust est professeure à l’École des Beaux-Arts de Montréal. Armand Vaillancourt fut l’un de ses élèves. Vingt-cinq ans plus tard, elle quitte l’enseignement « dans le tumulte général de 1968 », alors que « les étudiants des Beaux-Arts remettent vigoureusement en cause l’enseignement de l’art en particulier et la structure hiérarchique de la société en général ». Daoust est étrangère à cette contre-culture. Sa conception d’un apprentissage classique des techniques de base des beaux-arts apparait dépassée pour les étudiants qui rejettent ces codes et ces normes[5].

Durant toutes ces années, elle poursuit simultanément à son enseignement son travail de sculptrice, qui s’inscrit dans ce qu’on a appelé le Renouveau de l’art religieux, qui veut débarrasser les églises et autres édifices religieux des « Notre-Dame de Pitié en stuc ». À cet égard, les parcours de Daoust et de Paul-Émile Borduas, son contemporain et collègue de classe, ne pourraient être plus opposés et contradictoires. La première est passée de l’art profane à l’art religieux, alors que le second, d’abord décorateur d’église avec Ozias Leduc, fera le chemin inverse. Alors qu’autour de Borduas se constituera le mouvement des Automatistes, qui lancera le manifeste Refus global en août 1948, Sylvia Daoust joint pour sa part le groupe Le Retable, fondé en 1946 pour renouveler l’art sacré[6]. Daoust et son art sont modernes, mais pas révolutionnaires. En 1952, commentant une exposition de l’artiste au collège Saint-Laurent à Montréal, la poète Rina Lasnier écrit que « toute l’œuvre de Sylvia Daoust est force, sérénité, discrétion » et que l’artiste a su renouveler et « imprimer une note extrêmement personnelle » à des formes qui existaient déjà[7].

Ses sculptures se retrouvent dans de nombreux lieux de culte, notamment la basilique Notre-Dame de Montréal et la chapelle de l’Oratoire-Saint-Joseph à Chicoutimi (Saguenay). À la basilique, on peut admirer ses statues de bois de Marguerite Bourgeoys et de Marguerite d’Youville.

Daoust a également créé nombre de portraits-bustes et de médailles. De 1934 à 1950, elle a réalisé les médailles d’honneur des lieutenants-gouverneurs Ésioff-Léon Patenaude, Eugène Fiset et Gaspard Fauteux.

Reste qu’on se souvient surtout de cette artiste pour son art religieux, mais aussi pour les trois grands monuments publics qu’elle a laissés à la postérité. À ce chapitre, sa première commande importante est le bronze du frère Marie-Victorin au Jardin botanique de Montréal, inauguré en 1954. Elle crée également le monument Édouard-Montpetit en bronze et en pierre de l’Université de Montréal, inauguré en 1967.

À Québec, le legs le plus connu de Daoust est la statue du missionnaire récollet Nicolas Viel de la façade de l’hôtel du Parlement, panthéon de la mémoire nationale réunissant 26 personnages politiques, militaires et religieux. Son dévoilement en 1969[8] coïncide avec l’installation des statues de Samuel de Champlain (œuvre de Raoul Hunter[9]), de Paul de Chomedey de Maisonneuve (signée Clément Paré[10]), ainsi que des sculptures du sulpicien Jean-Jacques Olier et des deux figures féminines de ce tableau, Marie de l’Incarnation et Marguerite Bourgeoys (par Émile Brunet[11]).

Sylvia Daoust au travail pendant le montage direct en plâtre du bronze de Nicolas Viel, vers 1969.
Musée national des beaux-arts du Québec, Fonds Sylvia Daoust (P3)

Le projet de commémoration sur cette façade a connu plusieurs modifications, de la construction de l’édifice entre 1877 et 1886 d’après les plans d’Eugène-Étienne Taché jusqu’au décès de celui-ci en 1912, puis dans les décennies qui suivront[12]. À la fin, le choix des personnages honorés sur la partie centrale de la façade correspond globalement au casting imaginé par Taché. Champlain, Maisonneuve, Olier et Viel, installés dans leurs niches en 1969, se trouvaient en tout cas dans la liste qu’il a établie en 1883.

La statue de Nicolas Viel fait partie du quatuor qui surplombe
la porte principale de l’hôtel du Parlement, sur la tour centrale.
Elle se trouve à droite du père Jean de Brébeuf, œuvre d’Alfred Laliberté, et au-dessus des généraux Wolfe et Montcalm, signés Louis-Philippe Hébert.

Collection Assemblée nationale du Québec
Photo : Renaud Philippe

Nicolas Viel fait ainsi partie du quatuor qui surplombe la porte principale, sur la tour centrale. Viel n’est pas le personnage le plus connu de la façade, toutefois. Missionnaire récollet venu de Normandie et dont on ignore la date de naissance, il trouve la mort en 1625 sur la rivière des Prairies, à un endroit aujourd’hui appelé Sault-au-Récollet, alors qu’en compagnie d’un certain Ahuntsic[13] il se rendait à Québec en canot[14]. Au côté du père Brébeuf brandissant son crucifix, le Nicolas-Viel de Sylvia Daoust, au « visage grave et méditatif[15] » est saisissant, exprimant à la fois humanité et spiritualité, force et sensibilité.

Sylvia Daoust, Nicolas Viel.
Collection Assemblée nationale du Québec
Photo : Francesco Bellomo
Statue de Nicolas Viel.
Fonds Assemblée nationale du Québec
Photo : Kedl

La statue de Nicolas Viel fait partie du quatuor qui surplombe la porte principale, sur la tour centrale. Il se trouve à droite du père Jean de Brébeuf, œuvre d’Alfred Laliberté, et au-dessus des généraux Wolfe et Montcalm, signés Louis-Philippe Hébert.

En 1974, le Musée du Québec (aujourd’hui le Musée national des beaux-arts du Québec – MNBAQ) consacrera à Sylvia Daoust une importante rétrospective. Le MNBAQ compte aujourd’hui 102 œuvres de l’artiste dans sa collection permanente.

La sculpteure a continué à pratiquer son art jusqu’à l’aube de ses 90 ans, au début des années 1990. Elle meurt le 19 juillet 2004, plus que centenaire. Lors de ses funérailles à Montréal, l’historien de l’art et ex-conservateur au Musée du Québec, Pierre L’Allier, dira qu’elle « avait en quelque sorte la foi des tailleurs de pierre et des sculpteurs du Moyen Âge qui réalisaient leurs œuvres, discrètement, sans trop faire de bruit[16] ».

POUR ALLER PLUS LOIN

Assemblée nationale du Québec. Mémoire de bronze: Les statues de la façade de l’hôtel du Parlement, Québec, juillet 2021.

Bazin, Jules, « Sylvia Daoust sculpteure », Vie des arts, vol. 34, n° 138, 1990, p. 42-43.

ESPACE art actuel, « DAOUST, Sylvia (1902-2004) », Dictionnaire historique de la sculpture québécoise au XXe siècle.

Fisette, Serge, La sculpture et le vent : femmes sculpteures au Québec, Montréal, Vertiges/Jean Yves Collette éditeur, 2010.

Ministère de la Culture et des Communications, « Daoust, Sylvia », Répertoire du patrimoine culturel du Québec.

« Sylvia Daoust 1902-2004 », Art public Montréal.


  1. Jacques Keable, Sylvia Daoust (1902-2004) – La première sculpteure du Québec, Ville d’Anjou (Québec), Fides, 2011, p. 16. [retour]
  2. Jean-François Nadeau, « Sylvia Daoust 1902-2004 – Une pionnière de la sculpture au Québec s’éteint à l’âge de 102 ans », Le Devoir, 27 juillet 2004; Keable, Ibid., p. 70. [retour]
  3. Nadeau, Ibid. [retour]
  4. Rappelons par exemple que, quelques mois plus tôt, ce gouvernement avait fait voter la « Loi du cadenas », en plus de congédier le journaliste Jean-Charles Harvey de son poste au Bureau de la statistique, dans la foulée du scandale suscité par son roman Les demi-civilisés. [retour]
  5. Keable, op. cit., p. 199-200. [retour]
  6. Ibid., p. 161-170. [retour]
  7. Nadeau, op. cit. [retour]
  8. « Honneur à des vedettes de notre histoire », Le Soleil, 24 avril 1969 p. 21. [retour]
  9. Pierre Skilling, « Raoul Hunter, le sculpteur », Bulletin de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, vol. 42, n° 1, 2013, p. 5-13.  [retour]
  10. ESPACE art actuel, « PARÉ, Clément (1918-2013) », Dictionnaire historique de la sculpture québécoise au XXe siècle. [retour]
  11. Brunet est en outre l’auteur de la statue de Maurice Duplessis (inaugurée en 1977) sur le côté sud de l’hôtel du Parlement. Voir Ginette Laroche, « Le Duplessis du sculpteur Émile Brunet », Bulletin de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, vol. 38, n° 2, automne 2009, p. 29-31. [retour]
  12. Gaston Deschênes, « Les bronzes de la façade de l’hôtel du Parlement : du projet à la réalisation », Bulletin de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, vol. 41, n° 2, 2012, p 19-21, 24-27. [retour]
  13. Peu de détails sont connus de ce personnage. Certaines sources évoquent la possibilité qu’il s’agisse d’un Huron-Wendat, d’autres que ce soit plutôt un Français. Voir Serge Bouchard, « Un jeune homme nommé Ahuntsic », Québec Science, 25 mars 2014. [retour]
  14. Le récit de la mort de Viel, basé sur les témoignages de missionnaires contemporains, en fait le « premier martyr de la foi » en Nouvelle-France, prétendant qu’il aurait été assassiné par trois Autochtones (voir G.-M. Dumas, « VIEL, NICOLAS », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, Université Laval/University of Toronto, 2003). C’est dans cet esprit que furent érigés en 1903 près de l’église de La Visitation à Montréal des monuments à Viel et à Ahuntsic, martyr et victime. Toutefois, l’historiographie plus récente remet cette version en question : il est plus probable que Viel se soit simplement noyé. [retour]
  15. Keable, op. cit., p. 187. [retour]
  16. Pierre L’Allier, « Sylvia Daoust (1902-2004) – La foi des tailleurs de pierre et des sculpteurs du Moyen Âge », Le Devoir, 31 juillet 2004, p. E4. [retour]