De 1883 à 1889, trois frères travaillent simultanément à l’hôtel du Parlement de Québec. Ce sont les frères Louis-Georges, Alphonse et Joseph Desjardins, lesquels ont chacun joué un rôle important dans l’histoire de l’institution. À l’occasion du 125e anniversaire de la fondation des caisses Desjardins par Alphonse et son épouse Dorimène Roy, Première lecture retrace le passage de la fratrie Desjardins au Parlement au 19e et au 20e siècle et met en lumière leur apport méconnu à la conservation et à la diffusion de l’information parlementaire.
Anthony Couture
Équipe des archives et de la gestion documentaire

Fils de François Roy dit Desjardins, cultivateur et journalier, et de Clarisse Miville dit Deschênes, Louis-Georges, Alphonse et Joseph Desjardins font partie d’une famille de condition modeste comptant 15 enfants, dont les sept premiers naîtront à Saint-Jean-Port-Joli. La famille déménage et s’agrandit ensuite à Lévis. Seuls huit des 15 enfants parviendront à l’âge adulte[1].
Malgré cet humble milieu familial, Louis-Georges, Alphonse et Joseph accèdent aux études collégiales. D’allégeance conservatrice, la famille destine les garçons à la carrière militaire. C’est toutefois dans les lettres et la cléricature que les trois frères font carrière[2].
LOUIS-GEORGES DESJARDINS
L’aîné des trois frères, Louis-Georges Desjardins naît à Saint-Jean-Port-Joli en 1849. Après des études collégiales et militaires, il amorce sa carrière en tant que journaliste à Québec. En 1875, il devient, avec Joseph-Israël Tarte, propriétaire, éditeur et rédacteur du journal conservateur Le Canadien publié à Québec. En 1877, il est affecté au Parlement de Québec comme correspondant pour ce journal. Les travaux des chambres ne sont alors pas enregistrés[3] et les Journaux de l’Assemblée législative (aujourd’hui appelés Procès-verbaux de l’Assemblée nationale) ainsi que les Journaux du Conseil législatif relatent seulement les gestes procéduraux réalisés durant chaque séance. Pour prendre connaissance des échanges tenus en Chambre, les citoyens qui n’assistent pas aux travaux en personne doivent s’en remettre aux propos rapportés dans les journaux par les correspondants parlementaires.
Louis-Georges couvre les travaux parlementaires jusqu’en 1881, année où il est élu député conservateur de Montmorency à l’Assemblée législative. Il est réélu dans cette circonscription en 1886, mais défait par le libéral Charles Langelier en 1890. Cette année-là, Louis-Georges Desjardins tente sa chance dans la même circonscription dans une élection fédérale partielle qu’il remporte. En 1891, il est élu de nouveau à la Chambre des communes, cette fois dans L’Islet. Le politicien conservateur expatrié à Ottawa, où gouvernent les libéraux-conservateurs, démissionne toutefois en 1892 pour revenir à l’Assemblée législative à Québec, où les conservateurs ont repris le pouvoir et l’embauchent comme greffier (c’est-à-dire secrétaire général selon le terme en usage de nos jours), fonction qu’il assume jusqu’en 1912. C’est parallèlement à cet emploi qu’il produit en 1892 et en 1893 des comptes rendus des débats parlementaires qu’il publie en 1895[4], poursuivant ainsi le travail accompli par son frère Alphonse pendant plusieurs années. En plus de nombreux textes politiques, Louis-Georges Desjardins publie en 1902 un recueil des décisions concernant la procédure parlementaire prises par les orateurs (présidents) de l’Assemblée législative du Québec depuis la Confédération[5], et en 1910, un manuel à l’intention des orateurs de cette même Assemblée[6]. Il meurt à Montréal en 1928 à l’âge de 79 ans[7].

Photographie officielle des députés conservateurs, 1883.
Collection Assemblée nationale du Québec, photographe : J.-E. Livernois
ALPHONSE DESJARDINS
Second né et le plus connu des trois frères, Alphonse Desjardins voit le jour à Lévis en 1854. Après des études collégiales et militaires, il est brièvement à l’emploi de l’armée. Toutefois, à l’instar de son frère aîné Louis-Georges, sa carrière s’amorce véritablement dans le journalisme, d’abord à L’Écho de Lévis à partir de 1872, puis au Canadien, copropriété de Louis-Georges, à compter de 1876. En 1877, Le Canadien l’affecte à la couverture des débats parlementaires à Québec au même titre que son frère. Alphonse consigne donc l’essentiel des travaux des chambres à l’aide de la sténographie. En 1878, Le Canadien publie ses comptes rendus des débats de la 3e session de la 3e législature (décembre 1877 à mars 1878) et de la 1re session de la 4e législature (juin à juillet 1878)[8].

Archives du Mouvement Desjardins.

livres aux pages blanches. C’est ce matériel, ainsi rassemblé, que l’imprimerie du journal reprographie ensuite.
Extrait des Débats : Parlement provincial de Québec : section de décembre 1877 à mars 1878, 1878, p. 8-9.
Collection de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.
En 1879, le gouvernement du Québec donne à Alphonse Desjardins le mandat de publier les débats du Parlement[9]. Il assume ce travail d’édition jusqu’en 1889, année où cesse la subvention gouvernementale. En 1890, Narcisse Malenfant, qui l’assistait comme sténographe, publie les comptes rendus des débats des deux sessions de 1890. En 1892, Desjardins est embauché comme sténographe à la Chambre des communes à Ottawa. Le 6 décembre 1900, il cofonde à Lévis avec sa femme Dorimène Roy-Desjardins la première caisse populaire Desjardins. Alphonse Desjardins décède dans cette même ville en 1920 à l’âge de 65 ans[10].

Extrait de La grande aventure d’Alphonse Desjardins, [1990], p. 11[11].
Collection de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.
| La reconstitution des débats parlementaires Avant que soit mise en place la transcription intégrale des débats parlementaires dans le Journal des débats à compter de 1963, seules les chroniques publiées par les journalistes affectés au Parlement permettaient de prendre connaissance des propos tenus en Chambre par les parlementaires. L’entreprise d’édition et de publication des débats du Parlement réalisée par Alphonse Desjardins, son frère Louis-Georges et Narcisse Malenfant entre 1878 et 1895 fait donc figure de pionnière au Québec. Dans les années 1970, l’historien Marcel Hamelin reconstitue rigoureusement les débats de 1867 à 1878 d’après les chroniques des journalistes dans le cadre de ses études doctorales[12]. Il complète ainsi le journal des débats antérieurs à ceux édités par les frères Desjardins. La reconstitution des débats manquants, soit ceux de 1893 à 1962, fait l’objet d’un long chantier mené par le personnel historien de l’Assemblée nationale entre 1974 et 2005 sur la base de la méthodologie développée par Marcel Hamelin. Des introductions historiques pour les sessions de 1909 à 1962 sont rédigées jusqu’en 2011[13]. |
JOSEPH DESJARDINS
Le plus jeune de la fratrie, Joseph Desjardins naît en 1860, lui aussi à Lévis. Sa carrière commence pour sa part en tant que fonctionnaire à l’Assemblée législative à compter de 1883. Il travaille d’abord à la comptabilité, puis comme secrétaire de l’orateur de l’Assemblée, le député conservateur Jonathan Saxton Campbell Würtele. En 1886, en reconnaissance de son intérêt pour les livres, il est muté à la Bibliothèque de la Législature, où il demeure le reste de sa carrière et qu’il dirige de 1921 à 1934, année de sa retraite à l’âge de 74 ans. Succédant à Ernest Myrand et précédant Georges-Émile Marquis, Joseph Desjardins fut ainsi le 11e directeur de la Bibliothèque de l’Assemblée. Il décède à Québec en 1936, âgé de 76 ans. On ne lui connaît qu’une œuvre majeure, soit son Guide parlementaire historique de la province de Québec, 1792 à 1902, qui retrace l’histoire politique et constitutionnelle du Canada et du Québec[14].

Bibliothèque de la Législature, souvenir de la session 1887.
Fonds Assemblée nationale du Québec, photographe : A. R. Roy
DE LONGUES CARRIÈRES PARALLÈLES
Louis-Georges Desjardins a fréquenté le Parlement de Québec sur une période de 35 ans. Alphonse s’y est rendu pendant 12 ans tandis que Joseph y a mené une carrière de 51 ans, dont 48 années à la Bibliothèque. Les trois frères ont donc travaillé simultanément au même endroit durant six années, de 1883 à 1889. Louis-Georges et Joseph ont été à l’emploi du Parlement en même temps pendant 29 ans. On peut d’ailleurs les apercevoir tous les deux dans la section parlementaire de la mosaïque photographique de l’Association du service civil de la province de Québec, qui regroupe les fonctionnaires de l’État à l’emploi au cours de l’année 1902-1903.

Mosaïque photographique de l’Association du service civil de la province de Québec, 1902-1903.
Collection Assemblée nationale du Québec, photographe : M. A. Montminy & Cie
UNE AUTRE GÉNÉRATION DE FRÈRES DESJARDINS AU TRAVAIL
Fait à noter, d’autres membres de la famille Desjardins se côtoient en milieu de travail à la suite de Louis-Georges, d’Alphonse et de Joseph. Louis-Philippe et Valère, deux des fils de Joseph, amorcent leur carrière dans le journalisme. Ils sont notamment correspondants parlementaires en même temps, le premier pour L’Événement et le second pour Le Soleil. Les neveux suivent ainsi les traces de leurs oncles Louis-Georges et Alphonse ayant été affectés simultanément à la Tribune de la presse. C’est toutefois comme fonctionnaires à la Ville de Québec qu’ils font ensuite carrière. Louis-Philippe devient secrétaire du maire Henri-Edgar Lavigueur puis greffier du Conseil municipal tandis que Valère est archiviste-statisticien pour la Municipalité. La carrière de Louis-Philippe y totalise 42 années et celle de Valère, 45 ans[15]. Les deux frères reproduisent donc en quelque sorte le modèle du greffier et du conservateur du patrimoine documentaire de la fonction publique incarnés par leur oncle Louis-Georges et leur père Joseph pendant de nombreuses années.

Carte postale présentant la mosaïque des courriéristes parlementaires à Québec, 1911.
Collection Yves Beauregard, Assemblée nationale du Québec, photographe : Montminy & Co.
- Guy Bélanger, « Alphonse, Dorimène et leurs ancêtres », La Revue Desjardins, vol. 70, n° 1, janvier-février 2004, p. 29. [retour]
- Société historique Alphonse-Desjardins, « Alphonse Desjardins : portrait biographique du fondateur du Mouvement Desjardins », Desjardins, 2012, consulté le 12 novembre 2025. [retour]
- Ce n’est qu’à partir de 1963 que les délibérations de l’Assemblée sont consignées et publiées intégralement dans le Journal des débats. [retour]
- Assemblée législative du Québec, Débats de l’Assemblée législative de la province de Québec, Québec, Imprimerie de L. J. Demers & frère, 1895. [retour]
- Louis-Georges Desjardins, Décisions des orateurs de l’Assemblée législative de la province de Québec, 1867-1901, Québec, publiées par ordre de l’Assemblée législative, 1902. [retour]
- Louis-Georges Desjardins, Manuel de l’orateur de l’Assemblée législative, Québec, [s. n.], 1910. [retour]
- Assemblée nationale du Québec, « Louis-Georges Desjardins », Dictionnaire des parlementaires du Québec de 1764 à nos jours, 2009, consulté le 5 août 2025. ; Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec, Les membres de la Tribune de la presse : liste chronologique 1871-1989, Québec, Bibliothèque de l’Assemblée nationale, 1990, [220] p. ; Assemblée nationale du Québec, « Débats Desjardins », Encyclopédie du parlementarisme québécois, 2023, consulté le 5 août 2025. [retour]
- Assemblée législative du Québec, Débats : Parlement provincial de Québec, Québec, [s. n.], -1878, 2 volumes. [retour]
- Assemblée législative du Québec, Débats de la Législature provinciale de la province de Québec, Québec, Imprimerie du « Canadien », 1879-1880, 2 volumes. ; Assemblée législative du Québec, Débats de la Législature de la province de Québec, Québec, Imprimerie de L. J. Demers & frère, 1881-1890, 10 volumes. [retour]
- Ministère de la Culture et des Communications du Québec, « Alphonse Desjardins », Répertoire du patrimoine culturel du Québec, [s. d.], consulté le 5 août 2025 ; Assemblée nationale du Québec, « Débats Desjardins », loc. cit. ; Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec, op. cit. [retour]
- Prouche; Pierre Goulet, La grande aventure d’Alphonse Desjardins, Lévis, Desjardins, [1990], 48 p. [retour]
- Marcel Hamelin, Les premières années du parlementarisme québécois (1867-1878), Québec, Presses de l’Université Laval, 1974. [retour]
- Assemblée nationale du Québec, « Débats reconstitués », Encyclopédie du parlementarisme québécois, 2024, consulté le 12 novembre 2025. [retour]
- Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec, « Les directeurs depuis 1802 », [s. d.], consulté le 5 août 2025. ; « Mort de Monsieur Joseph Desjardins », L’Événement, 18 mai 1936, p. 3 et 10. ; Joseph Desjardins, Guide parlementaire historique de la province de Québec, 1792 à 1902, Québec, [s. n.], 1902, xxiv, 395 p. [retour]
- Ville de Québec, « Fonds Louis-Philippe Desjardins », Archives, [s. d.], consulté le 12 novembre 2025. ; Ville de Québec, « Chronologie de la Ville », Archives, [s. d.], consulté le 12 novembre 2025. [retour]