La Bibliothèque de l’Assemblée nationale vous invite de nouveau à découvrir une curiosité parmi les ouvrages de ses collections. Publiée il y a un peu plus d’un siècle, il s’agit d’une brochure destinée à l’époque aux jeunes femmes qui suivaient le programme d’éducation domestique de l’École normale classico-ménagère de Saint-Pascal-de-Kamouraska. Le document montre bien que ce n’est pas d’hier qu’on incite les ménages à éviter le gaspillage alimentaire.
Véronique Cormier
Équipe du développement des collections et du traitement documentaire

École normale classico-ménagère, Congrégation Notre-Dame, Art culinaire : différentes manières d’utiliser les restes et quelques recettes culinaires à l’usage des malades, Saint-Pascal, [Imp. A.-E. Mignault], 1916, 64 pages.
Le 30 mars 2024 marque la deuxième édition de la Journée internationale du zéro déchet. Malgré la croissance qu’ont connue les mouvements zéro déchet et anti-gaspillage au cours des dernières décennies, et bien que les initiatives incitant à la réduction des rebuts, au compostage et à l’utilisation de toutes les parties d’un aliment intègrent de plus en plus notre quotidien, le plus récent rapport de l’ONU sur l’indice de gaspillage alimentaire est alarmant. En effet, la publication révèle que l’humanité a produit 1,05 milliard de tonnes de déchets alimentaires en 2022, soit 132 kilogrammes par habitant, alors que 783 millions de personnes étaient touchées par la faim.
La lutte contre le gaspillage alimentaire est une solution à court et long terme pour contrer l’insécurité alimentaire, compenser la hausse du coût de la nourriture et diminuer les effets de l’agriculture sur le climat[1]. Or, plus d’un siècle avant l’instauration d’une journée internationale zéro déchet, en tant que « bonnes ménagères », les femmes étaient déjà encouragées à utiliser leurs restes alimentaires. Si la raison principale était, à l’époque, purement économique, il n’en reste pas moins que les habitudes anti-gaspillage furent enseignées dès le début du XXe siècle.
Publié en 1916, le document Art culinaire : différentes manières d’utiliser les restes et quelques recettes culinaires à l’usage des malades, en témoigne. Ce petit ouvrage, de 16 centimètres sur 10 centimètres, propose des astuces et des recettes pour contrer le gaspillage alimentaire. Le fascicule de 64 pages, qui fait partie de la collection de brochures de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, a été imprimé par les ateliers d’imprimerie, de papeterie et de reliure de A.-E. Mignault à Saint-Pascal-de-Kamouraska. Il était utilisé dans le cadre des « Cours abrégés d’Agriculture » de l’École normale classico-ménagère de Saint-Pascal-de-Kamouraska. Deuxième du genre au Québec après celle de Roberval établie en 1882, l’École normale classico-ménagère de Saint-Pascal-de-Kamouraska est fondée en 1905 lorsque l’abbé Alphonse Beaudet, de concert avec les sœurs de la Congrégation Notre-Dame, met sur pied un programme d’éducation domestique pour les jeunes femmes. À partir de 1909, l’établissement s’affilie à l’Université Laval et devient, en 1913, une École normale classico-ménagère[2].
L’Art culinaire : différentes manières d’utiliser les restes et quelques recettes culinaires à l’usage des malades est divisé en deux sections. La première présente l’art culinaire du début du XXe siècle. On y retrouve des notions de base de cuisine ainsi que des recettes. On conseille aux « bonnes ménagères » d’être économes, originales et d’éviter le gaspillage. Déjà, à l’époque, on encourage l’utilisation des restes : « Il faut souvent faire avec des débris, qu’à première vue on serait tenté de jeter, un mets présentable et même appétissant[3] ». Quelques méthodes sont proposées aux femmes pour utiliser les restes comme la préparation de sauces : « Les sauces constituent un élément important de la préparation des mets qu’elles contribuent à rendre plus agréables et plus appétissants[4] ». L’École normale classico-ménagère suggère également d’utiliser les restes de pain sec, brûlé et non beurré pour faire de la chapelure et ainsi réaliser des repas incluant de la panure. Plusieurs recettes sont ensuite présentées, dont certaines ayant pour ingrédients des restes, comme le Mironton de bœuf ou la Matelotte de bœuf bouilli.




La seconde section est consacrée à la cuisine diététique. Il s’agit de la préparation des aliments pour les gens malades ou en convalescence. On y présente des recommandations, des produits à cuisiner et des recettes à réaliser. Parmi les aliments à privilégier pour les personnes malades, on retrouve, entre autres, le thé de bœuf, les biscuits émiettés dans de l’eau, la cervelle de veau ou encore le lait caillé. Toutes ces idées de repas semblent très appétissantes!
L’Art culinaire : différentes manières d’utiliser les restes et quelques recettes culinaires à l’usage des malades est publié quelques années avant la première édition de la Cuisine raisonnée, qui est aussi développée par la Congrégation Notre-Dame. D’ailleurs, le titre de l’introduction de la brochure se lit ainsi : « Nécessité d’une cuisine raisonnée[5] », ce qui évoque l’utilisation intelligente des aliments, mais aussi l’importance de bien préparer les plats et de bien les servir pour qu’ils soient aimés de tous. D’abord utilisé comme manuel scolaire à l’École normale classico-ménagère de Saint-Pascal, la Cuisine raisonnée est devenue à partir de 1940 un livre de référence de la cuisine au Québec[6]. Au début du XXe siècle, bien avant l’émergence de la notion de zéro déchet, on enseignait aux femmes à utiliser les restes alimentaires dans une perspective économique. Aujourd’hui, le gaspillage alimentaire demeure important, malgré les nombreuses initiatives de sensibilisation. L’utilisation optimale des produits alimentaires gagne néanmoins de plus en plus d’adeptes dans un contexte de conscientisation à l’égard du réchauffement climatique. C’est pour cette raison qu’en bonne ménagère du XXIe siècle soucieuse du zéro déchet, je cuisinerai une recette de restes de bœuf haché pour le souper, de bonnes rissoles de dessertes de viande. Bon appétit!


- Alexis Boulianne, « 6 applications pour économiser et moins gaspiller », Ici Radio-Canada, 25 janvier 2023. [retour]
- Musée régional de Kamouraska, Apprendre au féminin : L’école normale-classico-ménagère de Saint-Pascal-de-Kamouraska, exposition virtuelle, Collection Histoires de chez nous [site consulté le 28 mars 2024]. [retour]
- École normale classico ménagère, Congrégation Notre-Dame, Art culinaire : différentes manières d’utiliser les restes et quelques recettes culinaires à l’usage des malades, Saint-Pascal, [Imp. A.-E. Mignault], 1916, p. 2. [retour]
- Ibid, p. 3. [retour]
- Ibid, p. 1. [retour]
- Gwenaëlle Reyt, « Un siècle de raison culinaire », Le Devoir, 8 décembre 2018. [retour]