« Du Parlement du Bas-Canada à l’Assemblée nationale, deux siècles nous contemplent »
Le 25 novembre 1823, en présentant son rapport aux députés, William Lindsay, le bibliothécaire de la Chambre d’assemblée du Bas-Canada, annonce l’acquisition de six tomes de la Description de l’Égypte[1]. Il s’agit d’une partie d’un ouvrage majestueux, publié en plusieurs tomes à la suite de l’expédition de Napoléon Bonaparte en Égypte de 1798 à 1801.
La Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec possède aujourd’hui l’édition « impériale » complète de cette publication, laquelle est dans un parfait état. La présence de cet ouvrage dans nos collections est intrigante : comment se fait-il que ces tomes puissent avoir été sauvés des trois incendies du parlement et de sa bibliothèque (1849, 1854 et 1883) et avoir survécu à de nombreux déménagements de la capitale à l’époque de l’union du Bas-Canada et du Haut-Canada (1840-1867)? Ces questions sont sans réponse, mais certaines hypothèses pourraient éclaircir le mystère.
Marise Falardeau
Équipe des archives et de la gestion documentaire
La campagne de Napoléon Bonaparte en Égypte a fasciné l’Europe. D’abord mission militaire, le voyage prend aussi la forme d’une investigation scientifique. En plus de son armée, Bonaparte est accompagné de près de 160 savants de différents horizons : autant d’architectes que de chimistes, de médecins, de graveurs ou d’antiquaires. Ceux-ci consignent notes et esquisses afin de documenter le pays et d’ainsi créer la première encyclopédie dédiée entièrement à l’Égypte. C’est aussi lors de cette expédition que les Français découvrent la célèbre pierre de Rosette qui permettra plus tard à Jean-François Champollion de déchiffrer l’écriture hiéroglyphique.
À la fin de la mission, le gouvernement français demande de recueillir les notes des savants afin d’en faire une publication collective qui deviendra la Description de l’Égypte, ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l’expédition de l’armée française. Prévu en cinq livraisons de 1807 à 1809, l’ouvrage, dont le tirage est fixé à 1000 exemplaires, est finalement publié de 1809 à 1829[2]. La première édition, dite « impériale », se compose de neuf tomes de textes et de dix tomes de planches reliées en 12 volumes totalisant un ensemble de 930 planches[3]. C’est cette édition monumentale qu’on trouve dans les collections actuelles de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale. La deuxième édition, celle de l’éditeur C. L. F. Panckoucke, est réalisée de 1820 à 1830. D’un format plus petit, ses planches sont en noir et blanc et son prix est plus abordable.
Au Bas-Canada, c’est en 1823 que la Bibliothèque de la Chambre d’assemblée s’intéresse pour la première fois à cette publication. Entre le 13 janvier et le 15 novembre 1823, on procède à l’acquisition de six tomes de la Description de l’Égypte[4]. Les catalogues de la Bibliothèque de 1831, 1835, 1842 et 1846 confirment la présence de six tomes dans les collections. Toutefois, en 1849, le parlement, qui se situe à Montréal depuis 1844, est incendié. La Bibliothèque perd pour ainsi dire l’ensemble de sa collection. Sur les 23 000 livres qu’elle conserve, seulement 200 sont rescapés[5].
Un ancien directeur de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, Gaston Bernier, a émis l’hypothèse qu’en raison de son format et de sa valeur, l’ouvrage a été conservé à l’extérieur de la bibliothèque, ce qui aurait permis de le sauver des flammes[6]. En effet, le 17 mars 1825, par une résolution de l’Assemblée législative du Bas-Canada visant à élargir l’accès aux collections de la Bibliothèque, on apprend que la Description de l’Égypte est conservée dans le bureau du greffier et fait l’objet d’une protection particulière :
[…] durant l’intervalle entre les Sessions du Parlement, l’appartement de la Chambre appelé la Garde-robe sera ouvert les Lundi, Mercredi et Samedi de chaque semaine, depuis neuf heures jusqu’à cinq heures, aux Membres et Officiers du Conseil Législatif et de l’Assemblée, aux Membres du Conseil Exécutif; aux Juges du Banc du Roi, et à toutes personnes, qui en auront obtenu la permission […] elles pourront également, en le demandant par écrit, se faire apporter dans le dit appartement, et non ailleurs, pour les lire et en faire des extraits si bon leur semble, tels des volumes de la Bibliothèque de cette Chambre qu’elles auront indiqués au Gardien de la Maison, à qui elles remettront les volumes qu’elles auront reçus, et retireront les demandes écrites qu’elles auront données, avant de sortir, à l’exception du » Tableau de l’Égypte » des » Guerres des François » et » British Armour and Heraldry » qui resteront dans la Chambre du Greffier et ne seront communiqués que de son consentement.[7]
Toutefois, le rapport du bibliothécaire de 1850 reste silencieux quant à la sauvegarde des six précieux tomes de l’ouvrage[8]. Les documents n’apparaissent plus dans le catalogue, ni dans celui qui suivra en 1852[9]. Puis, en 1857, trois ans après le second incendie du parlement en 1854, le catalogue de la bibliothèque mentionne la présence de neuf volumes folio de texte et de 11 volumes folio atlas de planches de la Description de l’Égypte[10]. Si l’on considère encore que les six tomes n’ont pas brûlé en 1849 et 1854, les autres volumes de la Description de l’Égypte auraient alors été acquis entre 1854 et 1857, formant ainsi une collection complète. Or, il est plutôt probable que les six premiers tomes aient simplement brûlé dans l’incendie de 1849 et qu’on ait acquis, entre 1854 et 1857, une nouvelle édition complète de la Description de l’Égypte.
Mais le mystère n’est pas complètement éclairci pour autant. Après la Confédération, en 1872, on mentionne à l’Assemblée législative du Québec :
Que l’octroi libéral de $5,000 accordé à la bibliothèque, l’an dernier, a permis à votre bibliothécaire d’enrichir d’ouvrages fort précieux sur les sciences et l’histoire le département confié à ses soins; Parmi ces derniers ouvrages, l’honorable Chambre remarquera avec plaisir les « Œuvres de Champollion et de Cuvier ». La « description de l’Égypte », cette œuvre superbe appelée le « Grand Ouvrage d’Égypte », qui ne comprend pas moins de 9 vol. fol. de texte, et onze vol. grand folio de planches, se trouve aussi dans votre bibliothèque aujourd’hui[11]
Le registre comptable de la Bibliothèque, en date du 4 juillet 1872, confirme également l’achat de ces 23 volumes de la Description de l’Égypte au coût de 46 livres et 10 shillings[12].

Fonds Assemblée nationale du Québec. No : 842372
Il est donc certain que la Bibliothèque de la Législature a acheté une édition complète de la Description de l’Égypte en 1872. Ce seraient ces volumes que nous possédons maintenant, lesquels n’ont pas brûlé lors de l’incendie de 1883, comme en témoigne un inventaire de Pamphile Le May, directeur de la Bibliothèque de la Législature, par lequel il estime les 23 volumes de la Description de l’Égypte, sauvés des flammes, à une valeur de 160 $[13].

Assemblée nationale du Québec, C42-D4
Il est toutefois difficile de statuer sur l’état des volumes après l’incendie de 1883. Jusqu’en 2008, les volumes que nous connaissons étaient reliés d’une couverture de cuir rouge propre à la facture des reliures du début du XXe siècle. L’ouvrage était-il relié ainsi lors de son acquisition en 1872 ou aurait-il été relié à nouveau après l’incendie? Nous l’ignorons.

(les douze volumes de planches de très grand format n’apparaissent pas sur la photographie).
Photographe : Frédéric Lemieux.
Cependant, en 2008, afin d’exposer la Description de l’Égypte au Musée de la civilisation, on décide que les 23 volumes, alors relativement abîmés, seront restaurés et que la nouvelle reliure sera réalisée à l’image de la première édition de l’œuvre. Ce projet aura pour effet de lancer officiellement un programme de restauration des collections de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale. Depuis, l’institution consacre un montant de son budget annuel à la restauration de livres rares, de documents d’archives et d’objets patrimoniaux.


Photographe : Mélanie Chalifour.
Mais revenons à la Description de l’Égypte. Une question reste en suspens. Pourquoi la Bibliothèque a-t-elle acheté une édition complète en 1872 si elle en possédait déjà une? Qu’est-il arrivé aux neuf volumes de texte et aux 11 volumes de planches de la Description de l’Égypte inscrits au catalogue de la Bibliothèque de 1857? L’explication serait simple. Lorsque la province de Québec est créée en vertu de la Loi constitutionnelle de 1867, les collections de la Bibliothèque du Parlement de la province du Canada – transférées à Ottawa en 1865 et 1866 – forment le noyau central de la nouvelle bibliothèque du parlement fédéral. La Description de l’Égypte aurait alors été envoyée à Ottawa avec les autres livres de la collection. L’index des catalogues de 1867[14] et de 1879[15] confirment d’ailleurs la présence de l’ouvrage dans la nouvelle bibliothèque du Parlement canadien. De son côté, la Bibliothèque de la Législature du Québec doit se doter d’une toute nouvelle collection de livres. En 1867, il y a à peine 400 livres de droit au moment de la création de la Bibliothèque de la Législature de la province, ce qui explique la volonté d’acheter à nouveau la Description de l’Égypte en 1872.
Curieusement, le Parlement d’Ottawa ne possède plus cette publication dans sa collection. Il est fort probable que la Description de l’Égypte ait fait l’objet d’un transfert, après 1953, à la Bibliothèque nationale du Canada, aujourd’hui Bibliothèque et Archives Canada (BAC). D’ailleurs un estampage sur la reliure de l’ouvrage à BAC confirme qu’il s’agit bien de celui de la Bibliothèque du Parlement d’Ottawa, lequel exemplaire était autrefois probablement conservé à Québec.

de l’Égypte conservés à
Bibliothèque et Archives Canada.
Photo : BAC.
Finalement, une chose est certaine : les différentes bibliothèques parlementaires du Bas-Canada, de l’Union et du Québec ont acquis, à différents moments, des tomes de la Description de l’Égypte. En parcourant les catalogues de la Bibliothèque, on remarque également l’achat de nombreux ouvrages traitant d’égyptologie durant le XIXe siècle. La fascination générale pour l’énigmatique Égypte ancienne n’a donc pas laissé indifférents les parlementaires du Québec.
Du reste, aussi monumental et impressionnant soit la Description de l’Égypte dans nos rayons, autant son itinéraire dans l’histoire de la riche collection de notre bibliothèque parlementaire est étonnant. Pour paraphraser Napoléon et une citation qui lui a été attribuée : du Parlement du Bas-Canada à l’Assemblée nationale du Québec, deux siècles nous contemplent.




Description de l’Égypte, ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l’expédition de l’armée française [Extraits]. Paris : Imprimerie impériale, 1809-1828, 23 volumes.
Collection spéciale. Bibliothèque de l’Assemblée nationale.
Les édifices parlementaires et la Bibliothèque depuis 1792
C’est dans l’ancienne chapelle du Palais épiscopal de l’évêché de Québec que s’ouvre la première session du Parlement du Bas-Canada le 17 décembre 1792. Les parlementaires y siègent jusqu’en 1833 avant que l’édifice, trop petit et vétuste, soit démoli. La construction d’un nouveau parlement commence en 1831. La Chambre d’assemblée du Bas-Canada s’y réunit de 1834 à 1837 et de 1852 à 1854. Entre-temps, sous le régime de l’Acte d’Union, le Parlement siègent successivement à Kingston, à Montréal et à Toronto. En 1859, un nouvel édifice remplace le parlement incendié à Québec en 1854. Il est construit au même emplacement sur la côte de la Montagne. Ce bâtiment accueille les parlementaires de 1860 jusqu’au 19 avril 1883, alors qu’il est à son tour détruit par les flammes. Auparavant, au lendemain de la Confédération de 1867, le gouvernement propose de construire un édifice parlementaire plus grand. Longtemps retardée par la situation financière difficile du Québec, la construction de l’hôtel du Parlement débute en 1877. Les parlementaires s’y réunissent pour la première fois le 27 mars 1884 et c’est encore à cet endroit qu’ils siègent aujourd’hui.
Quant à la Bibliothèque, elle est créée en 1802, par résolution d’un comité de la Chambre. Le greffier de la Chambre s’en voit confier l’administration. Jusqu’à la construction de l’édifice Pamphile-Le May, en 1915, la Bibliothèque est située dans le parlement. C’est qui explique que ses collections aient été affectées par les nombreux déménagements et incendies du parlement.
- Appendice du XXXIIIe volume des Journaux de la Chambre d’Assemblée de la province du Bas-Canada, 4e session, 11e Parlement provincial, 1823-1824. Appendix to the … Journals of the House of As… – p. A-C-1 – Canadiana (p. A-C-1) [retour]
- « Du haut de ces pyramides– » : l’expédition d’Égypte et la naissance de l’égyptologie (1798-1850) : catalogue. Lyon : Fage, c2013, p. 83. [retour]
- Ibid, p. 86. [retour]
- Appendice du XXXIIIe volume des Journaux de la Chambre d’Assemblée de la province du Bas-Canada, 4e session, 11e Parlement provincial, 1823-1824. [retour]
- Une capitale éphémère : Montréal et les événements tragiques de 1849 / textes réunis et présentés par Gaston Deschênes. Sillery, Québec : Septentrion, c1999, p. 95. [retour]
- Bernier, Gaston. Un trésor bibliographique. Bulletin de la Bibliothèque, vol. 34, no 3-4, novembre 2005, p. 16. [retour]
- Journaux de la Chambre d’assemblée du Bas-Canada, depuis le 8 janvier jusqu’au 22 mars 1825. 1re session, 12e Parlement, 1825, p. 361. [retour]
- Rapport du bibliothécaire de la bibliothèque de l’Assemblée législative à la session de 1850 : avec un catalogue de livres de la bibliothèque. Toronto : Lovell and Gibson, Front Street, 1950. [retour]
- Catalogue of books in the Library of Parliament. Quebec : John Lovell’s Steam Printing Establishment, 1852. [retour]
- Catalogue de la Bibliothèque du Parlement. Toronto : John Lovell. 1857, p. 317. [retour]
- Les débats de l’Assemblée législative [débats reconstitués], 2e législature, 2e session, 7 novembre 1872. p. 2. [retour]
- Journal 1. Bibliothèque. 1871-1880. Fonds Assemblée nationale du Québec. No : 842372. [retour]
- Valeur, d’après les factures, d’un certain nombre d’ouvrages de la Bibliothèque de la Législature, sauvés intacts de l’incendie, signé par Pamphile Le May, ca 1884. Collection Camille Gosselin. Assemblée nationale du Québec, C42-D4. [retour]
- Catalogue alphabétique de la Bibliothèque du Parlement comprenant l’index des catalogues méthodiques publiés en 1857, 1858 et 1864. Ottawa : G. E. Desbarats, 1867, p. 146. [retour]
- Index du catalogue de la Bibliothèque du Parlement. Ottawa : Compagnie d’impressions de publication du Citizen, 1879. [retour]