Abolir le changement d’heure au Québec : un débat qui date

François Gagnon
Service de la recherche

INTRODUCTION

En vertu de la Loi sur le temps légal, le 6 novembre, presque toute la population du Québec suivra l’exemple de plus de 1,5 milliard de personnes dans près de 80 pays et reculera ses horloges d’une heure pour revenir à l’heure normale de l’Est. La pratique du changement d’heure au Québec date d’un peu plus d’un siècle. Elle visait à l’origine à « maximiser » le temps d’exposition à la lumière du jour de manière à réduire le besoin d’éclairage artificiel.


Cette solution  a suscité de nombreux débats : tout d’abord, l’adoption de la mesure (dictée par le gouvernement fédéral), puis la date retenue et l’heure exacte du changement pendant la nuit ont fait l’objet de fréquentes remises en question. Par exemple, à Québec en 1924, les parlementaires ont adopté une loi prévoyant que les municipalités pouvaient choisir de l’adopter par référendum. On peut lire dans les Débats reconstitués de l’Assemblée législative de février 1924 le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau :

Les conseils municipaux, qui ont droit de décréter l’avance de l’heure, ne savent plus quoi faire. À Montréal, le conseil n’a pu trouver une solution satisfaisante pour tous. Ce bill permettra aux gens de s’exprimer. Ce bill leur serait très utile.

Débats reconstitués de l’Assemblée législative, 26 février 1924

L’honorable M. Taschereau (Montmorency) : Êtes-vous pour l’avance de l’heure?

M. Plante (Beauharnois) : Non, je suis pour l’heure du bon Dieu, l’heure naturelle.

L’honorable M. Taschereau (Montmorency) : Pas l’heure de Borden.

M. Plante (Beauharnois) : Je crois que le gouvernement devrait décider l’uniformité de l’heure.

Le fonctionnement actuel du changement d’heure au Québec date de 2007, lorsqu’il a été ajusté aux dates des États-Unis. Ainsi, entre le deuxième dimanche de mars et le premier dimanche de novembre, on utilise une heure « avancée » pour l’été.

Or, la question refait régulièrement surface et des procédures sont en cours aux États-Unis et en Europe pour abolir les changements d’heure biannuels. C’est en Alberta que le débat s’est tenu le plus récemment : le 18 octobre, les citoyens ont rejeté par référendum la proposition de maintenir l’heure avancée toute l’année.

Récemment, le communicateur scientifique Pierre Chastenay s’est exprimé dans les pages du Devoir pour l’abolition du changement d’heure, citant notamment les mots de Régis Labeaume dans le contexte de la pandémie : « Quand l’heure va changer le 1er novembre et qu’il va faire noir à 17 h, ça va être dur. Ça va être difficile. Il va falloir qu’on soit patient et résilient ».

Pour comprendre l’ensemble des effets du changement d’heure ou de son abolition, il faut tout d’abord considérer deux classes d’effets : les effets du changement biannuel et ceux qui découlent de l’utilisation de deux « heures » (heure normale et heure avancée) dans l’année.

Effets du changement d’heure biannuel

Tout d’abord, le changement biannuel d’heure a des effets biologiques. Des spécialistes du sommeil mettent en garde contre des risques cardiovasculaires et d’accidents de travail accrus. On observe aussi une augmentation des accidents routiers causée par l’arrivée de l’heure d’été. Les recherches dans le domaine de la santé publique suggèrent une augmentation de la mortalité pouvant atteindre 3% par jour due au changement au cours de la semaine du changement d’heure printanier.

Ces résultats mènent d’ailleurs certaines organisations médicales à prendre position, comme la Society for Research on Biological Rhythms, spécialisée en chronobiologie, qui l’a fait en 2019 :

Si nous voulons améliorer la santé humaine, nous ne devons pas nous battre contre notre horloge biologique et donc nous devrions abolir l’heure d’été et revenir à l’heure normale (ainsi l’heure solaire coïnciderait le plus avec l’heure sociale) toute l’année.

La Société canadienne de chronobiologie abonde :

En tant que chercheurs canadiens sur les rythmes biologiques croyant en des politiques basées sur les données scientifiques, nous recommandons fortement de passer à l’heure normale à l’année longue.   

Pourquoi deux heures dans l’année ?

Si le débat au sujet du changement d’heure dure, c’est aussi parce que les études sur sa fonction originale, l’économie d’énergie utilisée pour l’éclairage artificiel, semblent converger vers un effet modeste : une méta-analyse de 2018 montre que l’effet réel est probablement minime, mais qu’il croît plus un pays est éloigné de l’équateur. En Slovaquie, pays situé à une latitude comparable à celle du Québec, une étude récente rapporte une économie qui ne dépasse probablement pas 0,5 % par jour. Cette estimation coïncide avec celle du ministère américain de l’Énergie (2008).

Au-delà de la préoccupation énergétique la question au cœur du débat sur le changement d’heure est plutôt simple : préférons-nous une heure de plus le matin ou le soir?

Pour l’organisation de la vie quotidienne, le changement d’heure permet de répartir de façon plus agréable les heures de la journée :

  • Au Québec (pour les longitudes entre Gatineau et Rimouski), au moment où les jours sont les plus courts, le Soleil se lève vers 7 h 30 et se couche vers 16 h. Utiliser l’heure avancée en hiver (UTC – 5) signifierait que le jour durerait d’environ 8 h 30 à environ 17 h.
  • De même, les jours d’été québécois les plus longs débutent vers 5 h et se terminent vers 21 h. Utiliser l’heure normale en été (UTC – 4) devancerait ces heures à environ 4 h et environ 20 h, respectivement.

Bien que cela puisse sembler farfelu à nous qui sommes habitués à des fuseaux horaires de 60 minutes, il n’est pas impossible de suivre l’exemple de Terre-Neuve, de l’Iran, de l’Afghanistan et de certains territoires australiens, qui ont adopté un fuseau horaire divergeant du temps universel coordonné (UTC) d’heures et demie. On pourrait ainsi imaginer une journée débutant entre 4 h 30 et 8 h au cours de l’année et se terminant entre 16 h 30 et 20 h 30.

Changer ou pas ?

Bien que les preuves de la nocivité du changement d’heure biannuel s’accumulent, le changement d’heure a des effets sociaux appréciés (de plus longues soirées d’été). Il pourrait aussi engendrer une certaine économie d’énergie. La volonté d’harmoniser son fuseau horaire avec les États voisins reste probablement un plus important facteur d’inertie.

L’heure légale n’est pas un simple fait technique ou un impératif physique, mais reste une question politique : un choix de société avec des impacts réels qu’il faut pondérer ensemble.