Tel est pris qui croyait prendre… En 1843, alors âgé de 36 ans, George Manly Muir décide de jouer un tour à ses collègues, tour qui se retournera contre lui[1].
Muir est le premier greffier (secrétaire général) de l’Assemblée législative du Québec[2]. Il exerce cette fonction de 1867 à 1879. Né en 1807 à Amherstburg en Ontario, d’un père militaire presbytérien et d’une mère catholique, Muir se convertit au catholicisme à l’âge de 12 ans. Après des études classiques chez les Sulpiciens à Montréal, il fait sa cléricature et est admis à la pratique du droit en 1830.
En 1835, Muir est nommé « second clerc des Journaux » de la Chambre d’assemblée du Bas‑Canada. Sous l’Union, en 1841, il devient greffier des Journaux anglais de l’Assemblée législative de la province du Canada. S’il doit exercer ses fonctions avec neutralité et respect du décorum parlementaire, cela ne l’empêche pas d’avoir un côté blagueur.
Christian Blais
Service de la recherche

Source : Service des archives et du patrimoine des Sœurs du Bon-Pasteur
Greffier des Journaux anglais de l’Assemblée législative
Vite, vite, le temps presse! Chaque année, c’est la même chose. Il faut imprimer les Journaux (c’est-à-dire les procès-verbaux) de la dernière session. Pas de temps à perdre; sans compter qu’il faut composer avec les fréquents retards chez l’imprimeur. Les journées de travail sont longues. Les greffiers ne comptent pas les heures.
Muir est en train de réviser les documents de la séance du 24 novembre 1843. La Chambre basse étudie alors les amendements apportés par le Conseil législatif au bill intitulé « Acte pour mettre les sectes religieuses Chrétiennes de toutes les dénominations (dans cette partie de la Province nommée Haut-Canada) en état de posséder les terres requises pour certains objets y mentionnés[3].
Ce projet de loi parle des « presbytériens, luthériens, calvinistes, méthodistes, congrégationalistes, indépendants, anabaptistes, quakers, menonistes tunkers ou moraviens ». Muir est « frappé de la nouveauté des noms de plusieurs des sectes religieuses ». Tiens, tiens… L’idée lui vient « d’étonner, écrit-il, et de surprendre ses confrères de bureau ». À cette fin, il ajoute le nom de six fausses « sectes chrétiennes » à la liste : tinkers, barkers, shavers, southcotites, shakers et gipsies. Ces « mots ridicules », selon Muir lui-même, allaient certainement faire rigoler ses confrères dont la tâche était justement de corriger les épreuves.
Comble d’infortune, le correcteur des épreuves est certes étonné de la singularité de ces nouveaux groupes religieux, mais ne pense pas qu’il faille mettre en doute ce qu’il croit venir de « l’honorable Conseil législatif ». Pas le temps non plus de contre-vérifier le texte des épreuves avec celui de la loi. Vite, il faut tout envoyer chez l’imprimeur!
Un comité parlementaire fait enquête
Les Journaux de l’Assemblée législative sont imprimés, reliés, distribués. La situation se corse quand les députés s’aperçoivent que quelqu’un y a inséré des mots inopportuns. Le 2 décembre 1844, un comité spécial est nommé par la Chambre « pour chercher et constater par qui et de quelle manière » cette erreur s’est glissée dans la version anglaise des Journaux.
Le 11 décembre, le rapport du comité spécial est déposé en Chambre. Dans l’intervalle, Muir avoue son « étourderie ». Le coupable éprouve un profond regret. Dans une déclaration, il indique n’avoir jamais eu « la plus légère intention de blesser les sentiments d’aucune personne ou secte religieuse quelconque, ni de nuire ou de faire tort à qui que ce soit ». Au contraire, il était certain que l’épreuve serait comparée avec l’original, comme c’est l’usage. Il ne croyait pas qu’il fût possible que ces mots de son cru soient imprimés.
Faute avouée est à moitié pardonnée, dit-on. Malgré cet « aveu libre et volontaire », Muir encourt la censure de la Chambre et, dit-il, « à la punition qu’elle jugera à propos de m’infliger ». Si Muir est exonéré d’avoir voulu falsifier intentionnellement les Journaux, le comité estime cependant que le greffier a « pris une liberté que rien ne saurait justifier; et qu’il s’est par là rendu coupable de la plus sérieuse indiscrétion, qui l’expose au grave déplaisir de [la] Chambre ».
Quand même, le comité tempère son jugement en considérant :
les circonstances atténuantes qui se rattachent à cette affaire, savoir : que l’aveu de cette indiscrétion est un acte volontaire du délinquant, dans un moment où il ne paraît exister aucune preuve contre lui; et qu’il l’a fait pour empêcher que la possibilité même du soupçon pût s’attacher à une personne innocente; et c’est avec plaisir que votre Comité doit ajouter, que depuis nombre d’années cet officier a toujours joui de la réputation d’être un serviteur fidèle et utile de votre Honorable Chambre.
Le 13 décembre suivant, par résolution, le comité recommande à l’Orateur de punir « ledit G. M. Muir, en tel temps et en la manière qu’il jugera convenable ». Le président de l’Assemblée législative ne donnera vraisemblablement pas suite à cette résolution, car Muir conservera son poste et son salaire. Mieux encore, en 1862, il devient greffier adjoint de la Chambre, et ce, jusqu’à la Confédération.


Les Journaux de l’Assemblée législative de 1843.
Pour réparer l’« erreur » de Muir, certains Journaux (procès-verbaux) sont corrigés : on remplace la page en question. Il n’en est pas de même pour chacun des 500 exemplaires, comme en témoigne le second exemplaire des Journaux anglais de la collection de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale.
Collection Assemblée nationale
Un homme juste
Outre ses talents d’humoriste dont on laissera les lecteurs et lectrices juger, Muir est un homme de bien qui, dans son milieu, s’implique pour le mieux-être des plus démunis. Membre actif de la Société Saint-Vincent-de-Paul depuis 1848, il participe, avec la collaboration de l’œuvre du Bon-Pasteur, à la création d’un refuge pour les ex-prisonnières voulant désormais mener une vie chrétienne. En 1871, près de sa villa du rang Saint-Pierre (secteur sud de Notre‑Dame‑des‑Laurentides[4], Muir fait construire un couvent pour les Sœurs du Bon‑Pasteur (couvent qui a fermé en juin 2013). Plus tard, en 1876, il fait ériger une chapelle dédiée à Notre‑Dame des Laurentides. Fervent catholique, Muir est même fait chevalier de l’Ordre de Saint‑Grégoire‑le‑Grand par le pape Pie IX. Mort à Québec en 1882, il est inhumé dans l’église de Saint‑Charles‑Borromée à Charlesbourg.
Pour en savoir plus
Bédard, Marc-André, « La régie interne de l’Assemblée législative du Québec : la période de mise en place (1867-1868) », Revue parlementaire canadienne, printemps 1986, p. 4-7.
Beloin, Julie, « George Manly Muir : un mécène méconnu », Québecensia : Bulletin de la Société historique de Québec, vol. 32, n° 1, mai 2013, p. 18-22.
Charpentier, Anita L., S.C.I.M., « George Manly Muir, a man of Vincentian Compassion : Conclusion », Vincenpaul-Canada : the magazine of the Society of Saint Vincent de Paul national council of Canada, vol. 36, n° 6, 2010, p. 18-21.
Commission de toponymie, « Rue George-Muir » et « Rue Muir », Gouvernement du Québec, [2024].
« George Manly Muir et les premières collaboratrices », Les Soeurs du Bon-Pasteur de Québec, [2024].
« George Manly Muir: Ontario Founder », Society of St. Vincent de Paul in Scarborough (Toronto), [2025].
« George-Muir, rue » et « Muir, rue », Toponymie, Ville de Québec, [2025].
Journaux de la Chambre d’assemblée du Bas-Canada, Québec, Fréchette, 1835.
Journaux de l’Assemblée législative de la province du Canada, Kingston, E. J. Barker, 1844.
Journaux de l’Assemblée législative de la province du Canada, Montréal, L. Perreault, 1845.
Ministère de la Culture et des Communications, « Muir, George Manly », Répertoire du patrimoine culturel du Québec, Gouvernement du Québec, [2024].
- La première version de cet article est parue dans le Bulletin de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, vol. 42, n° 1, 2013, p. 20-22. [retour]
- Depuis 1969, à l’Assemblée nationale du Québec, le titre de secrétaire général remplace celui de greffier. La liste des titulaires de cette fonction depuis 1867 se trouve sur cette page [retour]
- Titre anglais du projet de loi : « An Act to enable Religious Societies of all Denominations of Christians (in that part of the Province called Upper Canada) to hold the Lands requisite for certain purposes, therein mentioned ». [retour]
- L’un des quartiers de l’arrondissement de Charlesbourg dans l’actuelle ville de Québec. [retour]