Présentée à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale jusqu’en septembre 2024, l’exposition Femmes et politique : une histoire d’engagement montre les multiples facettes de l’implication politique féminine au Québec, de 1940 à aujourd’hui. À travers les collections de la Bibliothèque, le public est invité à découvrir la diversité des parcours des femmes dans l’univers politique québécois. En dévoilant les cheminements individuels et collectifs des femmes, cette exposition met en lumière le dialogue existant entre leurs actions à l’Assemblée nationale et leur engagement au sein de divers groupes, mouvements et associations.
Carolyne Ménard
Service de l’information
Par leur participation électorale, leur travail parlementaire, leurs initiatives législatives et leur implication au sein de mouvements et d’associations féministes, les femmes ont marqué l’univers politique québécois, à la fois au Parlement et hors de son enceinte. L’exposition Femmes et politique met en lumière ces engagements pluriels par l’entremise de documents, d’objets et de photographies présentés en trois grandes catégories :
- Les premières candidates aux élections provinciales;
- Les pionnières, premières femmes à occuper diverses fonctions politiques et parlementaires québécoises;
- Les principales avancées législatives et politiques pour la condition féminine des années 1960 à aujourd’hui.
Ces catégories présentent ainsi l’implication des femmes aux différents niveaux de représentation politique (candidates électorales, femmes élues, députées faisant partie du gouvernement, femmes ministres au Conseil exécutif) et dans les différentes sphères d’action politique (à l’Assemblée nationale, dans les organisations des partis politiques, dans les mouvements collectifs, etc.).

LES PREMIÈRES CANDIDATES AUX ÉLECTIONS PROVINCIALES
Si l’exposition se concentre principalement sur la période post-1940, des pièces plus anciennes s’y trouvent aussi afin de témoigner du dur combat mené par les femmes vers l’obtention du droit de vote et d’éligibilité au provincial. À titre d’exemple, une brochure publiée en 1925 par Henri Bourassa, fondateur du journal Le Devoir, intitulée Femmes-hommes ou hommes et femmes? Études à bâtons rompus sur le féminisme témoigne de l’opposition au suffrage féminin présent à l’époque, alors que plusieurs considèrent que l’octroi du droit de vote aux femmes mettrait en péril la famille et la nation. Bourassa développe sa pensée en ces termes : « la femme-électeur […] engendrera bientôt la femme-cabaleur, la femme-télégraphe, la femme souteneur d’élections, puis la femme député, la femme sénateur, la femme avocat, pour tout dire en un mot : la femme-homme, le monstre hybride et répugnant qui tuera la femme-mère et la femme-femme. »[1]

Collection des brochures canadiennes, Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.
Qui plus est, dans le contexte de la crise économique des années 1930, alors que le chômage est à son plus haut, la présence des femmes comme fonctionnaires au Parlement est remise en cause et contribue selon certains à exacerber la crise. Une délégation de la Jeunesse libérale de Saint-Roch se rend en janvier 1936 au parlement et mène son enquête auprès du personnel, enquête révélant que la moitié des femmes qui y travaillent ne sont pas considérées comme un soutien familial. Devant ce constat, la délégation fait pression sur le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau afin que les employées du Parlement n’ayant pas besoin de gagner leur vie soient remplacées par des hommes. Cette affiche témoigne de cet épisode :

Collection Alain Lavigne. Assemblée nationale du Québec.
Malgré ces oppositions, le 25 avril 1940, la Loi accordant aux femmes le droit de vote et d’éligibilité est adoptée à l’Assemblée législative par une large majorité. Cependant, ce ne sont pas toutes les Québécoises qui obtiennent le droit de vote et d’éligibilité en 1940 : les femmes autochtones acquièrent ce droit en 1969 seulement[2]; et la première députée autochtone de l’Assemblée nationale, Kateri Champagne Jourdain, n’est élue qu’en octobre 2022.
Au provincial, les femmes allochtones votent pour la première fois aux élections partielles du 19 novembre 1940 (circonscriptions de Mégantic et de Terrebonne), du 6 octobre 1941 (circonscriptions de Huntingdon et de Saint-Jean–Napierville) et du 23 mars 1942 (circonscriptions de Montréal–Sainte-Anne, Montréal–Saint-Jacques, Richelieu-Verchères et Westmount–Saint-Georges), avant de voter aux élections générales du 8 août 1944[3]. Ce n’est toutefois qu’à l’élection partielle de juillet 1947 qu’est déposée la première candidature féminine, alors que Mae O’Connor se présente dans la circonscription d’Huntingdon sous la bannière du Parti libéral du Québec. Elle perd par 727 voix contre son rival John Gillies Rennie.
Les candidatures féminines demeurent peu nombreuses à l’époque. Trois femmes se présentent aux élections générales de 1952, sept à celles de 1956 et aucune ne se lance dans la course lors de la campagne électorale de 1960[4]. Dans le lot des candidatures féminines, Thérèse Casgrain se démarque par sa persévérance : de 1952 à 1979, elle se présente treize fois aux élections provinciales et fédérales sans jamais être élue[5]. En 1951, elle devient la première femme cheffe d’un parti politique provincial à la suite de son élection à la tête de la branche québécoise de la Fédération du Commonwealth coopératif[6].

Collection de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.

Collection de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec
LES PIONNIÈRES
L’exposition met également en lumière des pionnières, premières femmes à occuper diverses fonctions politiques et parlementaires. En plus d’être la première députée élue à l’Assemblée législative, Marie-Claire Kirkland devient en 1962 la première femme à présenter un projet de loi en Chambre et la première femme à occuper un poste de ministre au Québec[7]. Nommée initialement ministre sans portefeuille, elle est ministre des Transports et des Communications du 25 novembre 1964 au 16 juin 1966. Mentionnons également qu’elle est la première femme à occuper le poste de première ministre intérimaire alors qu’elle remplace Robert Bourassa pour une durée de 4 jours en 1972. Il faut néanmoins attendre les élections générales du 29 octobre 1973 pour qu’une seconde femme soit élue à l’Assemblée nationale. Lise Bacon remporte la circonscription de Bourassa, sous la bannière du Parti libéral. Cette dernière est ministre d’État aux Affaires sociales du 13 novembre 1973 au 30 juillet 1975[8].

Collection Assemblée nationale du Québec, crédit photographique : Cécile Weedon.

Fonds Ministère des Communications du Québec, BAnQ-Québec. Photographe inconnu.
Au cours des décennies subséquentes, plusieurs femmes occupent diverses fonctions parlementaires pour la première fois. Louise Cuerrier est la première femme vice-présidente de l’Assemblée nationale du Québec, fonction qu’elle occupe du 14 décembre 1976 au 19 mai 1981[9]. Le 15 mars 1984, Thérèse Lavoie-Roux devient la première femme présidente d’une commission parlementaire (conjointement avec Louise Harel) et Lise Bacon, la première femme vice-présidente d’une commission parlementaire. Huguette Lachapelle est, quant à elle, la première femme à occuper la fonction de whip le 4 décembre 1984. Enfin, Lise Bacon franchit une étape significative le 12 décembre 1985 en étant nommée vice-première ministre du Québec, fonction qu’elle occupe jusqu’au 11 janvier 1994.

Fonds Assemblée nationale du Québec.

Collection Charles Breton-Demeule. Assemblée nationale du Québec.

Fonds Assemblée nationale du Québec.
Bien que les femmes puissent être élues depuis plus d’un demi-siècle, de nouvelles étapes sont encore franchies à l’aube du XXIe siècle. Ainsi, le 20 janvier 1994, Monique Gagnon-Tremblay devient la première femme présidente du Conseil du trésor, et le 13 mai 1998, la première femme cheffe de l’opposition officielle. En 2003, Louise Harel est la première femme présidente de l’Assemblée nationale[10]. L’année suivante, Diane Lemieux devient la première femme à occuper la fonction de leader parlementaire. Enfin, en 2012, un plafond de verre éclate lorsque Pauline Marois devient la première femme première ministre du Québec[11].

Collection Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.

Collection Charles Breton-Demeule. Assemblée nationale du Québec.

Collection Assemblée nationale du Québec, crédit photographique : Daniel Lessard.

Collection Assemblée nationale du Québec, crédit photographique : Marc-André Grenier.
D’IMPORTANTES AVANCÉES POLITIQUES ET LÉGISLATIVES
L’exposition Femmes et politique montre le dialogue qui existe entre les actions des femmes à l’extérieur de l’enceinte parlementaire et l’adoption de plusieurs mesures législatives au Parlement. Par exemple, la Loi sur la capacité juridique de la femme mariée, présentée par Marie-Claire Kirkland en 1964, découle certes de l’expérience personnelle de la députée qui doit, en vertu de la loi, obtenir la signature de son mari sur le bail de son nouveau logement de Québec. Or, comme Denyse Baillargeon l’a établi, cette loi découle aussi de revendications répétées de divers groupes féminins tels que l’Association des femmes de carrière du Québec métropolitain, la Fédération nationale des femmes libérales de la province de Québec et l’Association des femmes diplômées des universités de Montréal[12]. Cette loi, qui permet aux femmes notamment de gérer leurs propres biens, d’intenter des actions en justice, et de signer des ententes et des contrats[13], faisait également partie du programme du Parti libéral du Québec depuis 1958[14].
Par ailleurs, des groupes plus radicaux, comme le Front de libération des femmes du Québec, fondé en 1969[15], influencent la sphère législative. Le 1er mars 1971, sept membres du Front organisent une manifestation au palais de justice de Québec afin que les femmes obtiennent le droit d’être jurées. Le 18 juin 1971, la Loi modifiant la Loi des jurés est sanctionnée et corrige l’injustice.

Collection de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.

Loi des jurés. 1971.
Fonds Assemblée nationale du Québec.
La création du Conseil du statut de la femme par le gouvernement québécois en 1973 découle également des revendications des mouvements féministes[16]. Au fédéral, en 1970, pour donner suite à la proposition de plusieurs groupes de femmes, la Commission Bird sur la situation de la femme au Canada recommande la création d’un organisme affecté à la condition féminine dans chaque province canadienne. En 1971, la Fédération des femmes du Québec, fondée en 1966, présente au premier ministre Robert Bourrassa un mémoire intitulé Office de la femme qui explique la forme que devrait prendre cet organisme au Québec[17]. Un an plus tard, Marie-Claire Kirkland dépose en Chambre le projet de loi no 63, Loi sur le Conseil du statut de la femme.
Parallèlement à ces avancées législatives, le principe de l’égalité entre les sexes tend à s’institutionnaliser avec l’apparition des premières politiques gouvernementales en matière de condition féminine. En 1978, après avoir consulté 116 groupes de femmes, le Conseil du statut de la femme publie sa première politique d’ensemble sur la condition féminine, qui s’intitule Pour les Québécoises : égalité et indépendance[18]. Dans un contexte où l’État intervient de plus en plus pour corriger les inégalités entre les sexes, le Secrétariat à la condition féminine est créé en 1979 dans le but, notamment, « d’assurer la cohérence des initiatives du gouvernement dans le domaine de la condition féminine »[19]. Lise Payette en devient la première titulaire. La même année, l’Office québécois de la langue française publie un avis avant-gardiste en faveur de la féminisation des appellations d’emploi et de fonctions[20]. Lise Payette est ainsi la première députée à utiliser la féminisation du titre et à signer ses documents en utilisant l’appellation madame la ministre[21].

Collection de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.

Collection Charles Breton-Demeule, Assemblée nationale du Québec.
Cette institutionnalisation émane en partie des revendications des mouvements féministes, qui affirment que « le personnel est politique » et que l’État doit par conséquent intervenir pour assurer la protection des femmes dans des sphères qui, de prime abord, semblent confinées aux affaires privées et domestiques. À cette fin, les mouvements féministes militent activement pour le droit à l’avortement dans les années 1970 et 1980, notamment avec la création de la Coordination nationale pour l’avortement libre et gratuit (CNALG) en 1978 et dans le contexte de l’affaire Chantale Daigle en 1989[22].

Collection de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.

Collection de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.
Des documents, photos et objets issus des années 1990 et 2000 démontrent de surcroît l’impact des mouvements collectifs sur les lois adoptées à l’Assemblée nationale. Durant les années 1990, dans un contexte économique difficile, les mouvements féministes revendiquent davantage de mesures pour protéger les femmes contre la pauvreté[23]. C’est ainsi qu’est organisée la marche Du pain et des roses en 1995 sous la direction de la nouvelle présidente de la Fédération des femmes du Québec, Françoise David. Cette marche de dix jours vers Québec regroupe plusieurs associations de femmes qui déposent leurs demandes au gouvernement une fois arrivées à destination. Leurs revendications sont partiellement réalisées au cours des années qui suivent, entre autres, avec l’adoption de la Loi sur l’équité salariale en 1996. Dans la même optique, en 1997, les centres de la petite enfance sont créés avec l’adoption de la Loi sur le ministère de la Famille et de l’Enfance et modifiant la Loi sur les services de garde à l’enfance, mesure importante pour inciter les femmes à investir le marché du travail. D’autre part, en 2001, le régime d’assurance parentale est instauré[24]. Ces nouvelles dispositions veulent favoriser l’autonomie économique des femmes et encourager leur participation sur le marché du travail[25].

Marche des femmes contre la pauvreté « Du pain et des roses ». 1995.
Prêt de Manon Massé.

Fonds Assemblée nationale du Québec.
D’autres documents présentés dans cette exposition dévoilent qu’au XXIe siècle, les luttes féministes se concentrent davantage sur les enjeux liés à l’intersectionnalité, à la diversité, et aux violences vécues par les femmes. Plus que jamais, les mouvements féministes sont pluriels. Les droits des femmes autochtones sont mis de l’avant avec le mouvement Idle No More et les manifestations de sensibilisation à l’égard des femmes autochtones disparues et assassinées[26]. Les droits des minorités sexuelles et de la communauté LGBTQ+ prennent également davantage d’importance au sein des mouvements féministes. En complément, l’Assemblée nationale adopte à l’unanimité en 2016 la Loi visant à renforcer la lutte contre la transphobie et à améliorer notamment la situation des mineurs transgenres.

Collection de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec.

Fonds Assemblée nationale du Québec.
Les luttes contre les violences sexuelles et conjugales, déjà entamées depuis plusieurs décennies, prennent une nouvelle vigueur dès 2015 avec les mouvements #moiaussi et #agressionnondénoncée sur les réseaux sociaux, nouveaux lieux de militantisme féministe[27]. En réponse à ces campagnes, le gouvernement adopte en 2017 la Loi visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les établissements d’enseignement supérieur, présentée par la députée et ministre Hélène David. Mentionnons également qu’au cours des dernières années, de plus en plus de politiciennes prennent la parole afin de dénoncer la violence que les femmes en politique subissent, notamment sur les médias sociaux.
D’une implication limitée puis restreinte en raison de leur genre, les femmes ont réussi à obtenir le droit de vote et d’éligibilité et à franchir les portes du Parlement grâce à de nombreuses mobilisations et à une persévérance exemplaire. Par leur implication au sein de mouvements et d’associations féministes, leur participation électorale, leur travail parlementaire et leurs initiatives législatives, les femmes ont marqué l’univers politique québécois à la fois à l’Assemblée nationale et hors de l’enceinte parlementaire. Bien que leur présence au Parlement soit plus importante aujourd’hui qu’hier, des obstacles et des inégalités relatives à la condition féminine perdurent toujours. Dans cette optique, l’histoire de l’engagement des femmes dans l’univers politique québécois révèle l’ampleur du chemin parcouru et l’étendue de celui qu’il reste à parcourir.
L’exposition Femmes et politique : une histoire d’engagement est accessible sur place à la Bibliothèque du lundi au vendredi (sauf les jours fériés) de 8 h 30 à 16 h 30, et le samedi de 9h30 à 16h30 jusqu’au 14 septembre 2024. Il est également possible de visiter l’exposition virtuellement. Aussi, des visites commentées de l’exposition sont disponibles gratuitement.
- Bourassa, Henri. Femmes-hommes ou hommes et femmes? Étude à bâtons rompus sur le féminisme. Montréal : Imprimerie du Devoir, 1925. 83 p. [retour]
- Lamoureux, Diane. Les droits politiques des femmes : un combat inachevé, dans Doyon, J. Michel (sous la dir.) Femmes, droits et politique aux XIXe et XXe siècles : colloque du lieutenant-gouverneur du Québec. Montréal : Éditions Yvon Blais, 2018, p. 162. [retour]
- Fortin, Jacynthe; Lavoie, Marie. Les femmes à l’Assemblée nationale : du droit de vote au partage du pouvoir. Québec : Secrétariat à la condition féminine, 1990, p. 24. [retour]
- Québec (Province). Assemblée nationale. Femmes et vie politique : de la conquête du droit de vote à nos jours, 1940-2010. Québec : ANQ, 2010, p. 10. [retour]
- Tardy, Évelyne. Les députées et ministres de Montréal au parlement provincial, dans Darsigny, Maryse et al. (sous la dir.) Ces femmes qui ont bâti Montréal. Montréal : Éditions du remue-ménage, 1992, p. 332. [retour]
- La FCC (CCF) est l’ancêtre du parti connu aujourd’hui sous le nom du Nouveau Parti démocratique (NPD). RéQEF. Ligne du temps de l’histoire des femmes au Québec. 1951, [En ligne]. https://histoiredesfemmes.quebec/lignedutemps.html#354 (Page consultée le 26 novembre 2021). [retour]
- Le premier projet de loi présenté en Chambre par Marie-Claire Kirkland fut un projet de loi privé intitulé « Loi refondant la charte de Les Sœurs de Miséricorde de Montréal. Tremblay, Manon. Cinquante ans de représentation féminine au Conseil des ministres, 1962-2010, Bulletin d’histoire politique, vol. 20, no. 2 (hiver 2012), p. 41. [retour]
- [Dossier] Les femmes parlementaires au Québec, Le temps de parole, vol. 20, no 1 (janvier 2019), p. 10. [retour]
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- Corbeil, Raphaëlle, op.cit. [retour]