Il y a 40 ans cette année, le mardi 8 mai 1984 à Québec, un individu armé s’introduisait à l’hôtel du Parlement avec l’intention de s’en prendre aux membres de l’Assemblée nationale. Se frayant un chemin jusqu’au salon Bleu, il abat trois personnes et en blesse treize autres. Le documentaire Regards croisés sur le 8 mai 1984, diffusé par le Canal de l’Assemblée nationale, vient rappeler le souvenir de cet événement tragique en donnant la parole aux parlementaires présents en ce jour fatidique.
En mémoire des victimes, et alors que ressurgit dans l’actualité l’enjeu de la violence envers les élus, les institutions politiques et les lieux de la démocratie, il importe de revenir sur l’attaque du 8 mai 1984, ses circonstances et les réactions que ce drame a suscitées.
Mathieu Houle-Courcelles
Pierre Skilling
Service de la recherche

LE 8 MAI 1984, LES VICTIMES ET LES TÉMOINS
« L’Assemblée nationale du Québec a vécu la journée la plus dramatique de son histoire. » C’est avec ces mots que Bernard Derome, chef d’antenne du Téléjournal, ouvre le bulletin de nouvelles de Radio-Canada le soir du 8 mai 1984.
Ce matin-là, vers 9 h 45, un homme lourdement armé, déterminé à « détruire » le gouvernement, fait irruption dans l’enceinte de l’hôtel du Parlement avec l’intention d’abattre les députés réunis en Chambre. Sur son chemin jusqu’au salon Bleu, l’individu tire au hasard sur les personnes qu’il croise. Grièvement blessée, la préposée à l’accueil Jacinthe Richard est la première victime. Membre de la Commission parlementaire des institutions qui doit se réunir ce jour-là, le député de Vachon, David Payne, porte secours à la jeune femme : « Je me suis approché d’elle, raconte-t-il. J’ai vu qu’elle était blessée dans le dos. J’ai appuyé sa tête sur mon bras. Elle demandait de l’eau. Elle voulait des gouttes d’eau. Je lui ai demandé ce qui s’était passé. Elle m’a dit, très lentement, qu’un militaire avait fait feu[1]. »
Dans son reportage au Téléjournal ce soir-là, avant de nommer les victimes, le journaliste Gilles Morin souligne qu’au moment du drame, « les députés n’étaient pas encore à l’Assemblée nationale, mais les fonctionnaires y étaient et ce sont eux qui ont été tirés ». Le bilan est lourd : la fusillade fait trois morts et treize blessés. La plupart des victimes sont des fonctionnaires à l’emploi du Directeur général des élections et de l’Assemblée nationale, qui s’affairent à préparer la salle pour une séance de commission parlementaire. Les trois personnes qui ont perdu la vie sont des employés de ces institutions :
- M. Georges Boyer, 59 ans, page de l’Assemblée nationale;
- M. Roger Lefrançois, 57 ans, employé du Directeur général des élections;
- M. Camille Lepage, 54 ans, messager de l’Assemblée nationale.
Après plus de trois heures de siège, la crise est dénouée grâce à l’intervention courageuse du sergent d’armes de l’Assemblée nationale, René Marc Jalbert (1921-1996), qui obtient la reddition du tireur[2]. Cet acte de bravoure sera maintes fois souligné en Chambre et vaudra à M. Jalbert, le 15 mai suivant, d’être décoré d’une médaille d’argent de l’Assemblée nationale. Quelques mois plus tard, cet ancien major du Royal 22e Régiment se voit décerner la Croix de la vaillance, la plus haute distinction civile remise au Canada.

de l’Assemblée nationale de 1974 à 1985.
Bibliothèque et Archives nationale du Québec. Éditeur officiel. 1979
LES RÉACTIONS ET LE DEUIL À L’ASSEMBLÉE NATIONALE
Au lendemain de cette sinistre journée, les réactions sont vives au Parlement. À la courte séance du 9 mai, entièrement consacrée à « la journée tragique du 8 mai 1984 », trois parlementaires prennent la parole. Ils offrent un hommage bien senti aux victimes et leurs condoléances aux familles et aux personnes éprouvées par la tragédie, tout en saluant le sang-froid et le courage de M. Jalbert.
Ouvrant la séance, le président de l’Assemblée nationale, Richard Guay, déclare que le 8 mai 1984 « […] constitue désormais une des journées les plus sombres de l’histoire du parlementarisme au Québec[3] ».
Pour le chef de l’opposition officielle, Gérard D. Levesque, « les événements d’hier, le mardi 8 mai 1984, seront sans doute gravés dans notre mémoire fort longtemps, sinon pour toujours[4] ».

Fonds Raoul Hunter – Archives nationales à Québec / P716,S1,P84-05-12
Le premier ministre René Lévesque prononce quant à lui un discours qui marque la gravité de l’acte :
La vraie démocratie n’est jamais une chose acquise, elle doit être méritée, d’une certaine façon regagnée et consolidée tous les jours; elle doit être respectée aussi. Espérons, en tout cas, que la journée d’hier nous aura rendus plus conscients de l’inutilité, de l’absurdité et de l’inhumanité de la violence comme moyen d’expression dans une société civilisée[5].
En signe de deuil et par respect pour les victimes de ce drame, les travaux de l’Assemblée nationale sont suspendus jusqu’au 15 mai. Le drapeau de l’hôtel du Parlement est mis en berne pendant trois jours, jusqu’au 11 mai, après les funérailles officielles des trois victimes. Les obsèques se tiennent en l’église Saint-Cœur-de-Marie (aujourd’hui disparue), située à quelques centaines de mètres de l’hôtel du Parlement, sur la Grande Allée, en présence de plus d’un millier de personnes et de nombreux parlementaires de Québec et d’Ottawa, notamment.
L’étude des crédits du Directeur général des élections devant la Commission des institutions, qui devait avoir lieu le jour de l’attaque, se tient le 22 mai suivant, au salon Bleu. Le directeur général des élections Pierre-F. Côté lance ses remarques préliminaires en abordant l’attaque survenue deux semaines plus tôt et ayant fortement ébranlé son organisation :
M. le Président, mesdames et messieurs les membres de la commission des institutions de l’Assemblée nationale, en raison des événements du 8 mai dernier, c’est avec beaucoup d’émotion que je me présente devant vous aujourd’hui. À l’endroit précis où je me trouve présentement, un fonctionnaire de mon bureau, M. Roger Lefrançois, fut assassiné alors qu’un autre gisait à ses côtés, blessé. Dans l’antichambre, six membres de mon groupe ont essuyé le feu de ce militaire : deux furent grièvement blessés et les autres ont subi un choc nerveux très sérieux[6].
Le député David Payne, qui a porté assistance le jour de la fusillade à une personne blessée, offre ses condoléances aux familles des victimes. Prenant la parole après le directeur général des élections, M. Payne ajoute : « On sait bien que l’institution dont vous assurez la présidence est le symbole même de la démocratie, dont nous tous, les parlementaires, sommes les bénéficiaires. Par conséquent, notre tristesse face à cette tragédie est d’autant plus grande[7]. »
Le député de Charlesbourg, Marc-Yvan Côté, joint sa voix à celles des autres membres de la Commission pour témoigner de sa sympathie à l’égard de celles et ceux qui furent tués ou blessés ce jour-là, « […] sachant fort bien que ce sont des personnes qui ont occupé des places qui, normalement, nous étaient dévolues. Peut-être que, en cours de route, c’est nous qui aurions pu être là si les événements s’étaient produits à une heure plus avancée[8] ».
LA MÉMOIRE ET L’EMPREINTE DES ÉVÉNEMENTS
Au moment de son passage en commission parlementaire, Pierre-F. Côté annonce qu’en hommage à la mémoire de Roger Lefrançois, le nouveau centre de distribution du Directeur général des élections portera son nom[9]. À Saint-François-de-l’Île-d’Orléans, il existe depuis 1998 une rue Camille-Lepage, en souvenir du messager de l’Assemblée nationale tombé sous les balles en ce jour tragique de 1984. À Québec, une petite rue porte le nom du sergent d’armes René Jalbert, dont le toponyme a été adopté en 2006.
À l’Assemblée nationale, le 6 mai 2004, à l’occasion du 20e anniversaire de ce drame, les parlementaires commémorent pour la première fois la tragédie en Chambre en observant un moment de recueillement.
Dix ans plus tard, le 18 septembre 2014, une cérémonie est organisée à l’hôtel du Parlement à l’occasion du dévoilement d’une plaque commémorative à la mémoire des victimes. Plusieurs témoins directs des événements, de même que leurs proches, sont alors présents[10].

Le président de l’époque, Jacques Chagnon, décide de poser ce geste au nom de l’institution : « Après 30 ans, le temps est aujourd’hui venu de rappeler cet événement pour tenter de l’envisager avec plus de sérénité et de mettre un baume sur la plaie », déclarera M. Chagnon dans son allocution.
« Le Québec et l’Assemblée nationale n’oublieront jamais ceux qui ont perdu la vie au service de la démocratie », dit l’inscription de la plaque posée sur la façade sud de l’édifice, sur la Grande Allée, dans un texte saluant aussi René Jalbert « qui, par son intervention, évita la perte de plusieurs autres vies ».
***
Ce jour funeste a laissé des cicatrices chez bon nombre des personnes qui y ont survécu ou en ont été témoins. Devant la gravité des gestes posés contre l’institution parlementaire et son personnel, l’Assemblée nationale du Québec a resserré ses mesures de sécurité. Le 8 mai 1984 demeure à cet égard un point de rupture, dont toute une génération porte les traces et que le passage du temps ne parvient pas à effacer.
Ce rappel ne doit pas faire oublier d’autres épisodes ayant ébranlé la société québécoise, que l’on pense aux fusillades de Polytechnique en 1989, de l’Université Concordia en 1992 ou du Collège Dawson en 2006. À ceux-là succèdent celui du Métropolis le soir des élections de 2012 ou celui de la Grande Mosquée de Québec en 2017, autant de lieux que l’on croyait à l’abri d’une telle violence. Souvenons-nous aussi de la fusillade du parlement d’Ottawa, en 2014, au terme de laquelle l’assaillant fut abattu par le sergent d’armes de la Chambre des communes, Kevin Vickers. En outre, en ce mardi de mai 1984, ce n’est pas non plus la première fois que le Québec était secoué par des actes de violence politique. Pensons par exemple au choc provoqué par la crise d’Octobre 1970.
Néanmoins, plusieurs témoignages sur les événements de mai 1984 attestent de la perte d’une sorte de candeur. Ainsi, dans le dernier chapitre de ses mémoires, René Lévesque partage des extraits du journal qu’il avait recommencé à tenir au tournant de l’année 1984. Vient le mois d’avril, où son journal relate un voyage officiel outre-mer. Le premier ministre se trouve à Londres lorsque des coups de feu sont tirés de l’ambassade de Libye, tuant une policière et blessant une dizaine de personnes lors d’une manifestation d’opposants au régime de Mouammar Kadhafi. Quelques jours plus tard, une bombe fait plus de 20 blessés à l’aéroport d’Heathrow, alors que Lévesque vient d’atterrir à Paris :
Jamais deux sans trois, écrit-il : en descendant de l’avion, nous nous trouvons devant deux « spéciaux »de la police française chargés de nous talonner sans arrêt, Corinne et moi, à la suite de nouvelles menaces ou rumeurs. Quelle chance nous avons tout de même de ne pas vivre sous cette tension infernale que le terrorisme inflige aux vieux pays. Touchons du bois[11].
C’était deux semaines seulement avant l’épisode du 8 mai. Du reste, et ce passage du journal personnel de René Lévesque en témoigne, ce qui s’est passé ce jour-là s’inscrit dans le contexte plus global de la violence visant les institutions démocratiques, leurs représentants, ainsi que les citoyennes et citoyens qui font vivre la démocratie en différents endroits dans le monde.
Cette préoccupation demeure vive aujourd’hui. Les menaces physiques ou verbales se multiplient sur les réseaux sociaux. Et elles ciblent tout particulièrement les femmes. En 2021, le quotidien Le Devoir a sondé les membres de l’Assemblée nationale sur cette question[12] : 32 % des parlementaires répondants ont affirmé avoir déjà porté plainte à la police après avoir reçu un commentaire menaçant sur les réseaux sociaux et près de 35 % ont dit recevoir des messages désagréables, intimidants, haineux ou menaçants plusieurs fois par semaine. La campagne électorale québécoise de 2022 a d’ailleurs été marquée par une augmentation des gestes d’intimidation à l’encontre des candidats. Dans ces circonstances, la sécurité entourant les chefs de parti a été considérablement renforcée. La Sûreté du Québec (SQ) a procédé pour sa part à plus d’une trentaine d’arrestations à la suite de menaces visant des candidats[13]. L’Assemblée nationale a aussi pris de nouvelles mesures, notamment en surveillant quotidiennement les médias sociaux en collaboration avec la SQ[14].
Les inquiétudes sont similaires chez les élues et élus municipaux, ce qui a mené à la mise en place de programmes visant à assurer la protection des personnes engagées en politique municipale. C’est aussi le cas au Parlement fédéral où, en janvier 2022, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et le Service de protection parlementaire (SPP) ont mis en place de nouvelles mesures afin de protéger les personnes élues et les hauts fonctionnaires du gouvernement canadien[15]. Ce climat délétère n’est pas sans effet sur la vitalité démocratique. Le risque est grand d’assister à un retrait progressif des citoyennes et des citoyens de la sphère publique et, à plus forte raison, de limiter leur capacité à s’engager pour le bien commun.
- Réjean Lacombe, « David Payne a porté secours à une femme », Le Soleil, 9 mai 1984, p. A-8. [retour]
- Voir « Le 8 mai de René Jalbert », Revue parlementaire canadienne, automne 1984, p. 18-21. [retour]
- Journal des débats de l’Assemblée nationale, 32e législature, 4e session, 9 mai 1984, vol. 27, n° 90, p. 6021. [retour]
- Ibid., p. 6023. [retour]
- Ibid. [retour]
- Journal des débats de la Commission des institutions, 32e législature, 4e session, 22 mai 1984, vol. 27, n° 8, p. CI-366. [retour]
- Ibid., p. CI-371. [retour]
- Ibid.[retour]
- Ibid., p. CI-366. [retour]
- Voir également la capsule Focus sur le dévoilement de la plaque, dans la section vidéo du site de l’Assemblée nationale. [retour]
- René Lévesque, Attendez que je me rappelle…, Montréal, Québec/Amérique, 1988, p. 492. [retour]
- Mylène Crète, « Vague de menaces et d’insultes contre les députés de l’Assemblée nationale », Le Devoir, 4 mai 2021. [retour]
- Nathalie Roy, « Entre liberté d’expression et cyberviolence : l’utilisation des médias sociaux et ses effets sur l’engagement politique », Revue parlementaire canadienne = Canadian Parliamentary Review, vol. 46, no 4 (hiver 2023), p. 2. [retour]
- Ibid., p. 4. [retour]
- Le SSP, sous la gouverne de la GRC, assure la sécurité de la colline du Parlement depuis juin 2015. Au Québec, ce rôle est assuré par les constables spéciaux. [retour]