Entre patrimoine et modernisation : les défis archivistiques de la réfection du salon Bleu

Lors du 53e congrès de l’Association des archivistes du Québec qui s’est tenu à Rivière-du-Loup en mai dernier, l’Équipe des archives et de la gestion documentaire de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale prononçait une allocution portant sur les défis archivistiques des travaux de réfection de la salle de l’Assemblée nationale. Le 7 juin 2024 se tenait la dernière séance des travaux parlementaires dans le salon Bleu tel qu’on le connaît aujourd’hui. Cet article propose un aperçu du travail archivistique réalisé sur cet ambitieux projet de rénovation.

Marise Falardeau
Équipe des archives et de la gestion documentaire

Depuis quelques années, l’Équipe des archives et de la gestion documentaire de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale est sollicitée par un projet de grande envergure : la modernisation du salon Bleu. Lieu central de la démocratie québécoise, cette salle est située dans l’enceinte de l’hôtel du Parlement, elle a été déclarée site historique national au patrimoine culturel du Québec en 1985[1]. Cette désignation s’accompagne de responsabilités, surtout lorsque vient le temps d’exécuter d’importants travaux de réfection et de restauration. L’actuel projet de rénovation place ainsi l’Équipe devant plusieurs défis archivistiques et patrimoniaux.  

GENÈSE DU PROJET DE MODERNISATION DU SALON BLEU[2]

La salle de l’Assemblée nationale, plus connue sous l’appellation de salon Bleu, est à l’hôtel du Parlement l’endroit où siègent les parlementaires depuis le 8 avril 1886. Conçue par Eugène-Étienne Taché, cette enceinte aux nombreuses composantes patrimoniales a toutefois connu des changements au fil du temps. Soulignons la présence des journalistes de la Tribune de la presse aux côtés du trône de l’orateur de 1906 à 1910. Ils sont ensuite assignés à l’arrière. Plus tard, à la fin des années 1970, des travaux de restauration majeurs ont été effectués avec l’arrivée de la diffusion des débats parlementaires à la télévision. Des infrastructures électriques et audiovisuelles ont été aménagées et les murs ont été peints en bleu. Avant 1978, ils étaient verts, mais selon des tests de caméra réalisés à l’époque, cette couleur n’avantageait pas les parlementaires à l’écran. À la suite de l’étude de différentes solutions à ce problème, la Chambre se pare de bleu, d’où le nom qu’on lui connaît aujourd’hui. Les premières années suivant sa construction, la salle de l’Assemblée nationale revêtait le blanc[3].  

Depuis une quarantaine d’années, aucuns travaux de réfection majeure n’ont été effectués au salon Bleu. Toutefois, en 2018, un diagnostic réalisé par deux firmes d’architecture et d’ingénierie, en collaboration avec le Centre de conservation du Québec, met en lumière la nécessité d’entreprendre des travaux pour préserver ce lieu patrimonial.  D’abord, le projet prévoit, entre autres, la restauration des surfaces de plâtre et des surfaces peintes, des boiseries, des lustres et des fresques ainsi que le remplacement des tapis. De plus, la salle sera adaptée à une évacuation sécuritaire des lieux et à un accès aux personnes à mobilité réduite. Enfin, le salon Bleu sera mis à niveau d’un point de vue technologique. En plus de l’ajout de prises électriques, USB et réseaux, les outils numériques des parlementaires seront actualisés, notamment ils serviront à instaurer une gestion de l’information pendant les séances de travaux parlementaires.

Les travaux sont planifiés sur une période de deux ans et devraient se terminer pour la rentrée parlementaire de l’automne 2026. Pendant cette période, les députées et les députés siégeront dans le salon Rouge, lequel a fait l’objet de travaux durant l’hiver 2024 pour y préparer l’arrivée des personnes élues le 10 septembre dernier.

Le projet de modernisation du salon Bleu sollicite activement la Direction de la gestion immobilière et des ressources matérielles. Cependant, plusieurs autres intervenants collaborent au projet, notamment la Direction de la Bibliothèque, dont deux historiens membres de l’équipe multidisciplinaire du projet. C’est dans ce contexte que l’Équipe des archives et de la gestion documentaire doit faire face à certains défis, principalement en ce qui concerne la recherche historique et la numérisation de corpus documentaires.

LES DEMANDES ARCHIVISTIQUES

En vertu de la Loi sur les archives, adoptée en 1983, l’Assemblée nationale gère ses propres archives, contrairement aux ministères et organismes gouvernementaux qui ont l’obligation de les verser à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ)[4]. Notre équipe a donc été amenée à poursuivre de nombreuses recherches dans les archives de l’Assemblée et certaines pratiques de traitement des documents ont été revues afin de mieux répondre aux besoins des chercheurs.

Le principal défi est le repérage de l’ensemble du corpus documentaire relatif au salon Bleu afin que les architectes, les ingénieurs et les historiens puissent connaître son état d’origine et l’évolution de ses composantes. Puisque l’objectif du projet est de protéger le patrimoine architectural et mobilier, les archives peuvent collaborer à une prise de décisions éclairées. Malheureusement, il n’existe pas de fonds d’archives entièrement consacré au salon Bleu. Les dossiers concernant la salle de l’Assemblée nationale sont dispersés dans plusieurs séries documentaires. C’est l’un des facteurs expliquant la complexité de la recherche d’information.

Les requêtes reçues sont à la fois diversifiées et précises. Par exemple, l’équipe responsable du chantier de rénovation veut savoir combien de fois le tapis a été remplacé, quel était le vernis d’origine, où étaient situées les caméras près du trône au début des années 1980. Ces questions, qui peuvent sembler simples, ne trouvent pas toujours facilement une réponse dans nos archives. Lorsqu’un dossier est archivé, il est intégré au fonds institutionnel de l’Assemblée. Malgré le travail de traitement, la description du dossier est souvent générale et il est difficile de connaître son contenu exact. Comme les demandes sont très précises, il est rare que l’on repère le document recherché du premier coup.

À titre d’exemple, prenons cette question, « Où a-t-on installé les caméras près du trône en 1978? ». Après consultation de plusieurs dossiers textuels, la réponse a été obtenue sur une affiche créée au début des années 1980 par la Direction des communications, on peut y voir clairement la position des caméras. Dans ce cas, le titre du dossier et sa description ne correspondaient pas à l’énoncé de recherche, ce qui nous a amenés à indexer nos fiches à l’aide de mots-clés pour en faciliter le repérage.

Bien qu’on puisse se questionner sur l’absence de cette indexation dans la base de données, il faut considérer que le traitement du fonds d’archives institutionnel est mené en continu par plusieurs générations d’archivistes. À chaque époque, les enjeux et les moyens sont différents. Nos prédécesseurs, moins nombreux qu’aujourd’hui, ont accordé la priorité à d’autres facettes du traitement. Notre rôle, en plus de poursuivre le traitement archivistique, est aussi de bonifier ce corpus.

Parmi les autres défis, mentionnons le fait de comprendre les demandes techniques des architectes et autres professionnels de l’immobilier. Comme notre équipe n’est pas familière avec le vocabulaire de l’ingénierie et de l’architecture, il est parfois difficile de saisir au premier abord ce que les chercheurs souhaitent obtenir comme information. À titre d’exemple, des demandes relatives aux « DMD », « Q2 » et « Q3 » nous ont été transmises. Une « DMD » est une demande de mesures différentes, c’est-à-dire un document déposé auprès de la Régie du bâtiment du Québec qui s’apparente à une demande de dérogation[5], alors que les « Q2 » et « Q3 » sont simplement des quadrants qui permettent d’identifier les sections d’un plan. Ces situations, qui peuvent sembler banales, mettent en lumière l’importance de l’entrevue de référence pour bien cerner ce qui est recherché. Dans certains cas, nous avons saisi la requête, mais nous n’avons pu analyser le contenu des archives de façon à donner une réponse exacte. Il est donc devenu impératif que les architectes consultent eux-mêmes les archives sélectionnées. Notre expertise étant l’archivistique, le chercheur doit parfois intervenir pour trouver l’information spécifique recherchée.

Il arrive aussi que les réponses ne se trouvent pas dans les archives et que l’appui de ressources externes soit nécessaire. Par exemple, nous savions que la photographie ci-dessous datait de 1887, mais nous ne connaissions pas sa date exacte. Grâce à quelques indices apparents, dont un calendrier fixé sur le mur et des recherches dans les journaux de l’époque à partir du nom du photographe, nous avons estimé la date de la prise de la photographie au 14 mai 1887.

Assemblée législative de la Province de Québec – Vue prise à l’intérieur du Parlement. Photographe : A. R. Roy, 1887. Collection Centre d’archives de Québec – Archives nationales à Québec. Cote : P1000,S4,D4,P8

« Admirables photographies », La Justice, 18 mai 1887

Un autre exemple parlant est celui de l’identification des pupitres patrimoniaux de députés. En juin 2023, l’Assemblée nationale a annoncé que la nouvelle disposition des pupitres dans l’enceinte du salon Bleu sera en forme de fer à cheval. Cette disposition permettra de conserver un maximum de pupitres patrimoniaux et d’intégrer la table des greffiers dessinée en 1886 par Eugène-Étienne Taché. De plus, il y aura suffisamment d’espace pour ajouter 4 sièges aux 125 actuels, en plus de donner l’accès aux personnes à mobilité réduite[6]. Dans ce contexte, l’équipe de projet nous a demandé d’identifier les pupitres patrimoniaux, c’est-à-dire ceux qui étaient en place à la première séance de l’Assemblée législative en 1886. Cette information, qu’on aurait pensée facilement repérable, s’est avérée beaucoup plus complexe à trouver que prévu. Après de nombreuses recherches dans nos archives et dans le Fonds du ministère des Travaux publics à BAnQ, nous avons dû conclure qu’il n’existe aucun document propre à certifier les pupitres d’origine. Toutefois, nous savons qu’en 1887, 32 pupitres doubles et 2 pupitres simples auraient été livrés au parlement pour meubler la salle de l’Assemblée législative, ce qui correspond au nombre de députés en 1887 à un siège près[7]. Les autres bureaux ont été ajoutés progressivement avec la hausse du nombre de députés au Parlement, ils et elles sont 125 depuis 1989. Finalement, pour répondre à cette demande, nous avons dû faire intervenir des professionnels du Centre de conservation du Québec. Ils ont pu identifier les pupitres d’origine en analysant les matériaux et les méthodes de conception de cet ameublement.  

En résumé, trouver des preuves historiques, tant à partir des archives, des articles de journaux ou en faisant appel à des ressources spécialisées externes, demande du temps, de l’analyse, de l’intuition, de la persévérance et de l’expérience.

LA NUMÉRISATION DES PLANS

Un des enjeux archivistiques auquel notre équipe a fait face est né du besoin qu’avaient les porteurs du projet de consulter l’ensemble des plans du salon Bleu. Deux chantiers de numérisation ont été mis en place pour rendre ces plans accessibles. Le premier, maintenant terminé, visait à identifier et à numériser les plans les plus anciens de l’hôtel du Parlement qui sont conservés à BAnQ. Quant au deuxième chantier, toujours en cours, il consiste à regrouper, traiter et numériser les plans détenus par la Direction de la gestion immobilière et des ressources matérielles de l’Assemblée nationale.

Une entente avec BAnQ

L’historique de la conservation des plans de l’Assemblée nationale, lesquels sont dispersés dans plusieurs fonds d’archives, a été un facteur contribuant à la complexité du repérage d’information. D’abord, les plans originaux de construction de l’édifice se trouvent à BAnQ dans les fonds privés des architectes, principalement celui d’Eugène-Étienne Taché, concepteur de l’hôtel du Parlement. On trouve également des plans du bâtiment dans le Fonds du ministère des Travaux publics. Il avait la responsabilité de la construction et de l’entretien des édifices parlementaires jusqu’en 1983. Le ministère des Travaux publics et de l’Approvisionnement est dissout en 1984[8] et c’est la Société immobilière du Québec (fusionnée en 2013 dans la nouvelle Société québécoise des infrastructures) qui prend la responsabilité des édifices avant que l’Assemblée nationale commence à gérer progressivement ses projets immobiliers elle-même.

Dans un premier temps, pour repérer l’ensemble des plans les plus anciens, nous avons dû demander l’aide de BAnQ. Par la suite, comme ces plans n’étaient pas numérisés, une entente a été conclue avec l’institution afin que nous les numérisions avec nos ressources et nos équipements. En contrepartie, l’Assemblée s’est engagée à donner à BAnQ la version numérique des plans afin qu’ils soient rendus disponibles en ligne dans sa base de données Advitam. La complétude de ce projet permet donc maintenant aux architectes, mais aussi à tous les citoyens et citoyennes et au monde de la recherche du Québec d’avoir facilement accès à ce lot de plans[9].

Le traitement des plans de l’Assemblée

Dans un deuxième temps, nous avons dû regrouper, traiter et numériser les plans que possède l’Assemblée nationale, qui n’avaient pas encore fait l’objet d’un traitement archivistique. En 2022, avec la mise en place du projet de modernisation du salon Bleu, des milliers de plans ont été livrés à l’équipe pour les rendre repérables et accessibles. Ce projet de traitement d’environ 4500 pages de plans est toujours en cours.

CONCLUSION

Le projet de modernisation du salon Bleu a des conséquences sur les activités de l’Équipe des archives et de la gestion documentaire. Il fait valoir l’importance de son mandat auprès des autorités de l’Assemblée nationale. Elles reconnaissent l’apport des historiens, des historiennes et des archivistes pour protéger adéquatement la valeur patrimoniale des lieux. De ce constat est né un Comité sur la protection du patrimoine qui regroupe plusieurs directions de l’institution, dont la Bibliothèque. Maintenant, grâce à ce nouveau canal de communication, les équipes peuvent être mobilisées dès le début des projets de restauration et intervenir pour s’assurer que les meilleures pratiques sont respectées.

La conclusion du projet de modernisation du salon Bleu est prévue pour 2026. D’ici là, l’Équipe des archives et de la gestion documentaire poursuit sa collaboration avec les différents intervenants notamment pour répondre aux besoins de recherches archivistiques, numériser et traiter les corpus documentaires, enfin, participer à des projets de diffusion visant à informer le public des travaux en cours.


  1. Ministère de la Culture et des Communications, « Assemblée nationale du Québec », Répertoire du patrimoine culturel du Québec. [retour]
  2. Pour une description détaillée du projet de modernisation du salon Bleu :  Assemblée nationale du Québec, «  Foire aux  questions ». [retour]
  3. Le « salon Vert », Encyclopédie du parlementarisme québécois, Assemblée nationale du Québec, 12 mars 2024. [retour]
  4.  « Du papier au numérique : l’épopée de la gestion documentaire à l’Assemblée nationale », Première lecture, Bibliothèque de l’Assemblée nationale. [retour]
  5. « Les demandes équivalentes ou de mesures différentes », Régie du bâtiment du Québec. [retour]
  6. « Rénovation de la salle de l’Assemblée nationale (salon Bleu) », Assemblée nationale du Québec. [retour]
  7. À cet effet, voir le registre de correspondance du ministère des Travaux publics au centre d’archives de Québec de BAnQ (cote : ANQ-MTP, R. L. R., 1887, V. 1). [retour]
  8.  Les ministères québécois depuis 1867 : Travaux publics, Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec. [retour]
  9. Pour consulter les plans numérisés du parlement provenant du fonds d’Eugène-Étienne Taché : Plans de l’Hôtel du Parlement de Québec. [retour]